
DISPOSITIFS

Le commun des mortels
Carte 19
Phèdre, je pense à toi. Je te vois te flétrir. Tu as laissé retomber les voiles sur des yeux dont les paupières se sont baissées. Tu as laissé tes épaules accablées se courber. Ta poitrine est rentrée. Tu as refusé en toi la féminité. Tu ressembles à une vieille femme épuisée qui attendrait la mort en silence. Tu t’es murée. Phèdre, je sais pourquoi. Parce que même à ceux qui t’aiment et te sont chers tu ne peux pas le dire. Parce que tu ne dois pas troubler la tranquillité de ton fils qui t’adore et qui croit en toi comme on croit que le soleil brille. Parce que tu ne peux pas le dire à Oenone qui ne l’admettrait pas : elle t’a appris ce qu’est le bien, ce qu’est le mal. Parce que tu ne pourrais pas même l’avouer à Thésée, ton époux, celui auquel tu as livré ton corps et dont tu partages le sommeil, à supposé qu’il ait la bienveillance d’un mari aimant, attentif et douloureusement blessé par ton silence, par les refus que tu réitères sans les expliquer. Tu te tais. Tu t’es tue. Je pense à toi et je me dis que même à toi longtemps tu as dû retenir ton aveu. Savais-tu en voyant Hippolyte que tu l’aimais ? Savais-tu en demandant son exil que c’était pour te protéger ? Savais-tu en contemplant la course puissante d’un étalon bai brun lâché dans un pré par un palefrenier scrupuleux que tu le regardais ? Phèdre, tu voulais te tromper, tu voulais voir le corps athlétique du père dans le torse svelte du fils, tu voulais reconnaître la main de l’époux dans le gant que le fils avait oublié, tu regardais la manière dont ses cheveux se tordaient en épi et tu voulais y voir les mouvements ondoyant de sa crinière indomptée. Tu aurais voulu que le père fût le fils et tu te persuadais que le fils ressemblait au père. Trait pour trait. Phèdre, je pense à toi.
​
​
​