
DISPOSITIFS

Le commun des mortels
Carte 3
La voiture s’est engagée sur la bretelle d’autoroute. Il fait gris.
Il y a des embouteillages. Ça roule
en accordéon. 9 heures, nous avons
toute la matinée devant nous. On déjeunera sans doute sur place. Le centre de Saclay est à une heure de Paris.
Il a une autorisation d’accès au CEA
pour la journée. Il s’est levé très tôt.
Il est passé à l’hôpital avant de me récupérer. Je ne vois pas bien le rapport entre la recherche nucléaire et ce qu’on a à faire. L’imagerie par résonance magnétique fonctionne à partir du nucléaire. On utilise des aimants particuliers. Leur champ magnétique stimule les noyaux des atomes qui composent le corps humain, et modifie leur « spin ».
Ah bon. C’est quoi le spin ?
C’est la manière dont une particule tourne autour de son axe, autour de son centre de gravité, c’est le mouvement interne qui l’anime. Ça me dépasse un peu. Les enfants vont bien ? Le silence en voiture
avec une personne qu’on ne connaît pas vraiment, c’est gênant.
Comme dans les ascenseurs, sauf que ça dure plus longtemps. La proximité des corps probablement... encore que dans le bus,
ce ne soit pas gênant. Alors c’est lié
au nombre.
Nous sommes quatre dans la voiture. Lui, moi, et les deux têtes coupées
dans le coffre.
Il les a obtenues à la morgue ;
il les avait réservées.
C’est pour une comparaison. On va découper des tranches très fines au niveau
des maxillaires et du condyle
et on comparera avec la pathologie
telle qu’elle apparaît sur l’IRM.
Elles sont dans deux grosses boîtes d’aggloméré un peu jaune.
Il ne les a pas couchées.
Il m’a demandé si ça ne me dérangeait pas qu’on voyage ensemble. Pour lui éviter l’aller-retour. Non. Pas de sensiblerie.
Il faut bien que la science travaille.
Ça me fait plaisir, même, de servir
à quelque chose. Et puis l’expérience est intéressante, inédite.
On roule, on discute. Le temps passe plus vite que je ne le craignais. Il tourne, ralentit. Déjà la guérite de l’entrée,
il montre son papier. Pas de problème.
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