
DISPOSITIFS

Le commun des mortels
Carte 1
Il arbore un sourire de satisfaction : décidément, cette tondeuse démarre
au quart de tour, une vraie petite horloge que n’affectent ni le froid ni l’humidité; le symbole rouge RAL 3020 de la victoire de l’homme sur la nature, avec des lames aiguisées qui fauchent l’herbe à 50 mm
au-dessus du sol. Le gazon sera souple et douillet, comme le tapis qu’on déroule sous les pieds d’un roi.
Le bruit assourdissant du moteur bicylindre couvre tout, on croirait
le vrombissement des hélicoptères d’Apocalypse Now. Vacarme. Aussi revigorant que Wagner pour Woody Allen.
Voilà une Westwood bien baptisée,
un véhicule pour le grand ouest,
une machine à déboiser les terres hostiles qui pensent pouvoir refuser
la colonisation. Une tondeuse de conquête.
Il porte sur son visage le sourire
de la félicité, il pousse à fond
sur l’accélérateur, va, vient, revient, pousse les herbes au loin, et recommence en alignant les tranchées. Il tire
ses parallèles et l’infini semble
à sa portée. Il sent l’air frais
dans ses cheveux, il respire à pleins poumons l’odeur franche de l’herbe coupée avec un arrière goût grisant d’essence brûlée. Il fonce dans les chardons
qui s’écrasent.
Il est seul, face au soleil couchant
qui domine la vallée, il suit des yeux
le vent, chasseur de nuages. Son regard passe. L’horizon bâille au loin. Il fixe le soleil et pas une tache, pas un point noir ne vient lui faire obstacle. Il est seul devant le monde à ses pieds qu’il arase pour avancer. Le temps ne se mesure plus sur la montre, il se compte en vertes tranchées.
La voie est ouverte.
Le monde est à lui..
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