DISPOSITIFS

Mémoires émoussées

 

 

On a voulu se souvenir.

Place de La Bonne Bière, le 5 novembre 2016.

« Paris n’est pas une fête » 

 

 

            Le dernier film de H.Oublond, La Bonne Bière, sorti le 5 Novembre 2016, s’annonce comme l’un des plus grand succès de l’année. En effet, après seulement un an passé au devant de la scène du cinéma français, son réalisateur s’impose comme à la fois novateur et subtil, ayant réussi à exhiber à l’écran et aux yeux de son large public, un acte dont l’évocation demeure encore taboue. Ainsi, ce film français aux apparences pourtant prosaïques et commerciales, ravive subtilement en deux heures le souvenir d’une violence glaciale que la chaleur humaine avait enterrée. Par ce tour de maître, La Bonne Bière dépasse le rang de production ordinaire pour se hisser au rang du cinéma qui heurte et qui laisse une trace indélébile en chacun de nous. En effet, la date de sortie comme le titre, résonnent en nous de manière significative, un an après les attentats de Paris.

            La Bonne Bière peint le tableau d’un samedi soir ordinaire, dans un bar bondé de la capitale. Le plaisir et la camaraderie sont au rendez-vous, cependant, le réalisateur ne s’arrête pas seulement à l’illustration de ce nuage de gaieté. En réalité, il ambitionne de donner à son film une tonalité plus profonde, à peine perceptible derrière les rires heureux du samedi soir et la fumée de la cigarette. Le choix du plan panoramique, qui semble d’abord contraindre notre regard, reflète néanmoins la volonté du réalisateur d’asseoir son spectateur à la terrasse de ce bar, au milieu de la rumeur, pour apprécier le temps d’un instant, le soir en mouvement. Ce point de vue imposé par la caméra nous place ainsi dans une position délicate : sous le regard interrogatif des passants et devenant ainsi l’objet du voyeurisme, les rôles s’inversent, on perd le statut de spectateur pour devenir malgré soi l’objet du spectacle. La Bonne Bière, c’est ainsi deux heures à contempler derrière l’allégresse et les plaisirs simples de la vie, une forme de mal dissimulé. Si bien dissimulé qu’on finirait presque par l’oublier, mais un mal dont les vestiges invisibles nous font souffrir encore. Devant La Bonne Bière, on rit avec angoisse. John, dans le rôle incongru du mendiant allemand règne en maître sur chaque scène et provoque le rire. Les improvisations d’Achille dans le rôle du poète fascinent et recentrent l’attention du spectateur. Le rire et la légèreté sont en effet omniprésents, le réalisateur entretient son spectateur dans une léthargie joyeuse ; on a baissé la garde, on s’est enfoncé dans son siège, puis le bruit d’un pétard égaré, du couvercle d’une poubelle qui claque, ravive une panique inutile qui rappelle instinctivement à l’ordre. L’ordre, c’est celui de la mémoire. Une mémoire étouffée sous l’exaltation du soir parisien.

            Chaque scène apparaît comme un spectacle grandiose animé par les lumières colorées et constantes des enseignes. Place de la Bonne Bière, les passants affluent de tous côtés mais trouvent chacun leur place dans cette danse harmonieuse. Vous et moi, spectateurs pourtant immobiles, sommes ainsi emportés par l’élan et la rapidité de cette effervescence. On sort de la salle essoufflé, épuisé, les sens affaiblis. Le réalisateur peint, à la manière d’Hemingway, « Paris comme une fête », mais ne se garde pas de tacher subtilement ce décor heureux : l’omniprésence du rouge dans l’arrière plan, les chuchotements indiscrets des passants en fond sonore maintiennent en effet le spectateur en éveil, lui refusant presque toute quiétude. C’est précisément dans ce caractère équivoque et dans cette finesse du réalisateur que réside toute la puissance du film. 

Aya Erraja

 

 

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