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Mémoires émoussées

 

 

On a voulu se souvenir.

Place de La Bonne Bière, le 5 novembre 2016.

Que restera-t-il de ces deux heures passées au carrefour de La Bonne bière ? De quoi garderai-je le souvenir ? Le matin du 5 novembre 2016, la vie coulait son jour tranquille. Des enfants roulaient sur leur trottinette. Des gens — hommes, femmes, jeunes, moins jeunes — couraient en tenue de sport fluo. Des motos, des scooters, des voitures sans marque, grises, blanches, noires, s’arrêtaient quand les feux passaient au rouge et les moteurs tournaient, diésel, essence, deux temps. Ça circulait, à différentes vitesses. Ça allait et venait. Du Palais des Glaces au Café de la Grisette — service non stop —, du Mac Do à la Casa nostra, du fleuriste de la rue des Trois Bornes à la place de la République, du boulevard Jules Ferry au quai de Jemmapes. Parfois, ça stationnait, comme cette femme devant le Franprix, hommasse dans son anorak, invisible sous sa casquette, comme cette voiture avec un A débarquant deux passagers devant le MacDo.

10h05 : Un homme, vêtu d’une veste de cuir noir à longues franges, coiffé d’un chapeau de cow-boy s’est assis sur une chaise pliante posée près d’un arbre. Puis, il s’est levé, est entré dans le Franprix, a acheté une cannette de bière et s’est dirigé vers le café, j’ai reconnu le chapeau d’A., un chapeau de déguisement ; le rouge en était délavé. Il a disparu, il est revenu. La femme à cheveux rouges et à chemise à carreaux a marché d’un pas ferme vers la fleuriste, lui a parlé, est repartie. Plusieurs fois. Et puis il y a eu celui qui cherchait quelque chose dans la poubelle, il a d’abord regardé à travers le plastique transparent, il a retourné le sac dans un sens, dans un autre et enfin, il y a glissé le bras. Il est resté là près de sa poubelle à envoyer des SMS ; et au bout d’un moment, il a abandonné, s’est dirigé vers La Bonne bière où il est entré.

Evidemment, il y a eu aussi cette aveugle, qui a traversé devant moi au moment même où je m’asseyais.

Des gens sont passés que j’ai entendu parler, en français, en anglais, en japonais et dans des langues que je ne connaissais pas. Des bribes de conversations « j’ai rendez-vous au Père Lachaise et j’arrive » « si tu veux » « aller au théâtre » « on a regardé la télé et on a fait » « merde » « une fois hors saison aux vacances de la Toussaint, une fois à Noël » « allo » « allo » « ils ont tout transformé mais en laissant tout pareil ».

A aucun moment je ne me suis dit « Je suis assise là où ils étaient assis. »

Il n’y avait aucune trace.

Du 14 novembre 2015, je n’ai qu’un souvenir. L’impact de balle dans la vitrine du café fermé. Et le silence. Les gens qui chuchotent en déposant des fleurs et en allumant des bougies.

 

Je me suis levée. Je suis allée observer la boîte aux lettres flanquées de ses deux pots gris où sont plantés des roseaux. Il y avait des autocollants dont l’un déchiré « Les fascis (…) qu’ils soient nationalistes ou religieux (…) ». Sur le feu rouge une petite affiche « Non au compteur Linkey ».

J’ai traversé le carrefour.

Je suis entrée dans le square du canal. Un bateau attendait pour se glisser dans le tunnel, sous la statue goguenarde de Frédérick Lemaître — le Talma des boulevards —, sous moi.

 

Mes yeux remontent, ils suivent le tronc des arbres. Plus hauts que l’oranger des Osages, les platanes balancent leurs feuilles dorées et le soleil fait vibrer l’air humide de rayons. Il n’y a plus que le bruit des trombes d’eau. La cascade filtre à travers les portes de l’écluse, les mouettes sont posées sur l’eau qui miroite, si loin déjà, par delà les passerelles en enfilade dans le ciel clair.

Et me voici tout à coup ailleurs.

A Bruges peut-être où frémit l’eau dans la lumière.

Je reste longtemps.

J’écoute le bruit de l’eau. Je sens le soleil qui chauffe mon dos.

Il faut repartir. Je pose ma main sur la grille basse et je sens l’odeur du métal froid. Alors je me souviens quand nous remontions la rue du Faubourg du Temple depuis l’Hôtel de Ville, je me souviens la joie quand les portes de l’écluse s’ouvraient ou se refermaient, et la promesse d’une glace, chez le glacier — Le Mont blanc ? —, en face du Palais des Glaces. J’ai regardé la grille. Ce n’était pas celle que je poussais en ce temps-là.

Isabelle Mimouni

 

 

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