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Mémoires émoussées

 

 

On a voulu se souvenir.

Place de La Bonne Bière, le 5 novembre 2016.

Le sol est un peu glissant, encore humide ; il a plu.

En face, la rue de la Fontaine au Roi

et plus à gauche La Casa Nostra, deux personnes

en terrasse (non chauffée), il n’est que 18h.

Les gens semblent marcher vers un but,

personne ne flâne. Ah si, lui, les mains

dans les poches et l’air rêveur.

Chez les moldus 18h c’est l’heure de pointe du samedi on dirait. Vite, vite, acheter des chips pour l’apéro, non, des cacahuètes, une bouteille, des fleurs.

Une odeur de cigarette, de pots d’échappement et de friture flotte dans l’air. Je prendrais bien un petit verre. La Bonne Bière… C’est comme si mes pas m’y avaient mené à mon insu, guidés par le souvenir de ce soir-là, dans ce monde auquel avant je n’appartenais pas.

Non, je ne veux pas me rappeler. Fffff… souffle, détends-toi. 

Merde, je tremble. Je revois les chaises renversées, son regard là-bas, étincelle furtive et angoissée au milieu du chaos, et cette odeur de peur, je peux la sentir, NON, reprends toi ! 

…Je suis à La Bonne Bière ; je suis là, la vie grouille autour de moi.

La Bonne Bière peut-être mais autour de moi je vois surtout du vin. C’est pas mal ; mais ça manque un peu de magie. Et puis avec ce froid j’aurais bien pris une Bièraubeurre. Il faut vraiment que j’en importe ici.

Un bref bruit de carillon retentit trois fois. C’est le 75 Porte de Pantin, le Magicobus moldu. Tu m’étonnes qu’il soit aussi lent vu le monde qu’il y a sur cette place, ça bouge de partout, quand j’ai l’impression que ça s’est calmé ça reprend aussitôt. Au moins ça m’occupe. Ici les gens sont tous habillés différemment, ils portent des couleurs, c’est pas uniforme… Mais qu’est ce qu’il fout lui là ? Quelle connerie de se balader au milieu de la foule avec sa cape et son chapeau comme ça ! Manquerait plus qu’il sorte sa baguette en public. Enfin, si je vais lui parler on risque d’attirer l’attention… Et puis j’oserais pas, en fait. Je préfère mon petit coin isolé, ma sécurité. Les gens, je les observe, je les analyse, mais le contact je n’y arrive plus. Peut-être que d’autres sont comme moi. Sûrement, même. Je les vois bien, ils marchent les mains occupées par leur portable, ils trompent leur solitude avec. Etre seul et malheureux oui, mais surtout ne pas le montrer : ça ferait tâche. Pour moi en tout cas il n’y a plus grand-chose à faire.

A côté il y a justement cette femme seule, nimbée d’une solitude éclatante. Elle n’essaye pas de feindre l’attente ou la joie. C’est son deuxième verre devant elle, qu’elle porte parfois à ses lèvres, fait tourner, repose doucement. Ses gestes sont mesurés mais comme absents. Comme les miens ses yeux se posent dans la foule, sans avoir l’air d’y rechercher quelque chose, son regard vagabondant au loin mais les pensées tournées vers autre chose de profond et douloureux, oh comme je la comprends, et à chaque bruit qui retentit, à chaque rugissement de voiture, à chaque cri perdu dans la masse elle frémit, et resserre ses doigts sur son verre.

Autour les gens rient, sourient, s’amusent, elle sa bulle la protège - ou l’isole. Je la regarde et abîme mes yeux sur elle, je ne peux m’en empêcher, c’est très impoli, qu’est-ce qui me prend? Tant pis, quelque chose en moi me pousse, me force à aller vers elle, je me retrouve dans son décalage avec la vie ordinaire, dans le trouble diffus et ouaté qui émane d’elle, et je devine ce qu’elle a connu. Elle tourne la tête… elle me fixe. Ses yeux ambrés me brûlent d’une chaleur envoûtante. Elle esquisse un sourire et son regard triste s’éveille quelques secondes avant de replonger dans sa torpeur, s’éloignant et glissant sur les gens environnants.

Un instant, dans l’anonymat d’une terrasse j’ai partagé ma solitude.

Colombe Deveaud

 

 

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