
DISPOSITIFS

Mémoires émoussées
On a voulu se souvenir.
Place de La Bonne Bière, le 5 novembre 2016.
Carrefour Ecarlate
Les lumières de la ville semblent m’embraser. Rougeoiements qui se réfléchissent sur vos visages. Le serveur m’a déposé sur mon guéridon il y a quelques instants.
Une averse vient de passer, quelques mégots sont emportés dans le caniveau. Plusieurs des gouttes sont restées sur la table, et reflètent les éclats des lampadaires qui font face à La Bonne Bière. Reflètent quelques manteaux épars qui traversent le boulevard et s’en retournent vers La Casa Nostra.
De temps à autres, le vent fait s’agiter les petite bulles de lumières et l’eau glisse lentement vers moi, rafraichissant ma surface de verre.
Je profite de cette fraicheur fugitive, car vous serez bientôt là.
Je lis l’heure sur la croix verte - éternellement verte - de l’autre côté du boulevard. Huit heures et quart. Ça ne saurait tarder. Sombre routine. Sans rien voir de nouveau, je comprends que ma paix est finie : le sol s’est mis à trembler.
Un vélo s’enfuit vers le Canal, comme s’il était poursuivi. Une horde métallique envahit soudain le carrefour. Les moteurs vrombissent si fort que je glisse vers le bord du guéridon.
L’eau si fraîche n’est plus sur la table.
Je ne parviens plus a décerner les couleurs des manteaux, il y en a trop.
Ils s’amassent déjà au bout de la Place de la République et avancent vers moi. Qu’ils sont semblables, pauvres êtres mécaniques dans la cité grise. Les mêmes habits, la même expression de profonde lassitude associée à un soupçon d’égocentrisme. Et surtout ces excroissances incandescentes au coin des lèvres.
Ils s’assiéront, commanderont, échangeront quelques paroles insipides, puis, comme l’envie sera trop forte, ils en allumeront une autre. Une étincelle de briquet, petite salve de cancer, illuminera leur visage.
Parfois l’éclat est trop puissant, parfois le premier nuage de fumée est trop concentré, ils sont aveuglés et ferment leurs yeux puis avec cet imperceptible claquement de doigts ils me saupoudrent de cendre.
Toi qui es au dessus de moi en ce moment, tu n’es pas différent.
Tu es cruel.
Tu prends ta cigarette et tu veux me transpercer, me brûler. Tu l’écrases en moi comme si tu voulais me percer avec un clou ardent.
Tu vas me torturer encore un peu, puis je le sais, tu m’oublieras aussi. Tous vous m’oubliez.
Et puis…
ROUGE. ÇA BRÛLE. Rouge flamme. Rouge sang. Sang froid.
Tous vous êtes... Vêtus de rouge. Vestes rouges, bonnets rouges qui flottent. Feux rouges, qui aveuglent. Rouge qui bouge, rouge qui coule. Rouge qui tâche, rouge qui s’efface.
…
Accalmie de ma folie quotidienne. Quand vient la nuit et que la ville veut détruire l’obscurité, la noyer dans un flot de lumière écarlate, Je perds le contrôle.
Chaque jour la ville sombre un peu plus dans le tourbillon d’oubli et de lueurs incandescentes, comme un vieux navire happé par l’océan. Moi-même j’oublie, quand on me vide de mes cendres, la journée s’efface, le lendemain, de nouvelles rouges tortures la remplacent.
Près de moi. Toi. Tu… Danses ?
L’être danse. Tapant des pieds sur le sol à l’en faire trembler, frappant dans ses mains à en saigner.
Danse être. La danse de l’oubli. Demain tu danseras à nouveau, pour oublier ces rougeoiements qui te gèlent les os.
Timothé Epelbaum
