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Mémoires émoussées

 

 

On a voulu se souvenir.

Place de La Bonne Bière, le 5 novembre 2016.

16h25

            Je n’aurais pas du arriver si tôt, Ivich et Sénac ne sont jamais à l’heure. Le soleil décline déjà, les terrasses ne vont pas tarder à se remplir abondamment. Quel recoin tapageur, je ne comprends pas la volonté de Sénac de nous amener ici, surtout à cette période de l’année, le trafic y est continu et les gens parlent fort, nous ne pourrons pas discuter. Le serveur ne tarde à venir, je dois lui répéter deux fois « café long » avant qu’il ne comprenne, apparemment abasourdi par la cacophonie humaine et mécanique qui anime les environs. En dépit de ce bourdonnement urbain incessant, presque oppressant, La Bonne Bière est joliment situé je dois dire. Ce que l'œil donne à voir plaît bien plus que ce l'ouïe procure. Le canal Saint-Martin, qui borde le quai en avant de la place, est à peine visible, mais les platanes longeant le cours d’eau artificiel encadrent le carrefour de leurs feuilles encore nombreuses, malgré la saison. Cette cathédrale végétale est divisée par le pont surplombant le canal, joignant les segments de la rue Faubourg du Temple. Celle-ci, exigüe et sinueuse, s’étire entre murs de pierre et cimes platinifères. La lumière de l’imminent crépuscule couvre subtilement les rues et les façades d’un voile irisé, et donne à la banalité des pierres râpées et noircies une teinte céleste. Le ciel s’y love, les astres s’y reposent ponctuellement. À hauteur de mes yeux, les silhouettes humaines se meuvent parmi les véhicules, qui se bousculent et obstruent périodiquement ma vision sur au moins deux mètres, tout juste de quoi cacher le plus grand des hommes. Et cependant, entre la foule des piétons et les carcasses de taule, on devine une étrange connivence : notre société règle la mobilité de chacun. Au sol, le béton rugueux et sale est parsemé de bandes blanches, elles aussi endommagées par les années. Quelques herbes crèvent timidement et avec parcimonie la couche d’asphalte plaquée sur la chaussée. Ces touffes éparses et timorées s’agglutinent au pied des poteaux, pour la plupart maculés d’autocollants et de graffitis. Ces troncs de fer parsèment les trottoirs, les délimitent, mais ne tiennent même plus debout, s’inclinent mollement vers le sol. L’usure est là, comme ancrée dans ce drôle de lieu. Les routes ne sont plus uniformes et lisses, les inscriptions et affiches envahissent les poteaux et les feux de signalisation. La boîte aux lettres jaune ne se tient plus droite, recouverte de papiers multicolores et sales. Ce carrefour — immuable — souffre de la marque du temps.

 

16h47
           

            Le soleil ne se glisse à présent que sur la face droite des immeubles de la rue Faubourg du Temple. Les parois opalescentes s’offrent aux yeux des distraits, remparts olympiques culminant au-dessus des têtes anonymes et indolentes du commun des mortels. De faibles rayons transpercent arbres et temples de pierre afin de s’étendre jusqu’aux confins du trottoir sale. La foule éparse se meut inlassablement dans l’arène urbaine de la place. Des feux de voitures éclairent leur silhouette, qui semble briller durant ne serait-ce qu’un dixième de seconde. Chacun serait comme étoile montante d’un carrefour dément, le temps d’un clignement de paupière. Quelle drôle d’illusion que ce phénomène à la fois d’une beauté éphémère et d’une triste brièveté.

            J’abaisse mes yeux brusquement sur mon café, il a dû refroidir. La tête me tourne un peu, c’est rudement intense d’observer avec attention ce qui existe indépendamment de nous. Cela donne une impression assez ambigüe. À la fois il nous semble nous effacer et n’être que spectateurs d’un film vivant, ou en même temps subir de manière violente notre propre existence. J’ai toujours les yeux rivés sur mon café noir. Décidément, je ne le boirai peut-être pas. Ma tête tourbillonne d’images de la rue, de corps mouvants qui m’entourent, des feux qui clignotent, de la vie qui s’acharne à se dépeindre autour de moi.

            Le serveur a posé lestement la note et un cendrier sur ma table. Il a des mains anormalement fines, mais brusques. La femme assise à ma droite a, elle, des mains charnues et sèches. Comme de petites marionnettes, elles s’agitent à mesure qu’elle parle. Ses doigts cagneux, convulsent sordidement et semblent danser sur la scène de ses pensées. Son autre main est recroquevillée sur une malingre cigarette, dont la cendre achèvera bientôt de lui bruler la paume. Aucune symétrie, seulement deux reflets de ce que cette femme est.

            Je ne parviens plus à tenir mes yeux posés sur un objet précis. Mon cœur bat douloureusement et fait jaillir ses émois jusque dans mes tempes. Je me force à tourner mon regard vers la rue, à rejeter l’isolement que me vaudrait l’angoisse. Je ne peux plus regarder autre chose que les mains des passants. Toutes sont occupées. Certaines sont ballantes, les ongles rivés vers le sol, d’autres tiennent des téléphones frénétiquement, une trimbale un sac en plastique pratiquement vide, tandis qu’une autre s’imbibe de la fumée émanant de la cigarette qu’elle tient. Je ne vois pourtant que l’envers de leurs mains, le secret de leur paume m’est inconnu. Mes pupilles exultent  devant cette palette de corps, de doigts ronds et graciles de Vénus, jusqu’aux lugubres phalanges qu’adorait Schiele. Et toutes gravitent en orbites autour de leur maîtres, petites comètes de nos corps astraux.

 

17h01

            L’heure tourne, le monde brule et frétille autour de moi, l’angoisse me dévore. Le ciel est morcelé de tâches rosées, vaste aquarelle aux teintes pales. Je ne vois que ces mains, outils merveilleux comme néfastes ; sublime constellation flanquée du reste de ce qu’est l’homme. Les miennes tremblent, qu’ont-elles déjà fait ? Miroirs de ma violence, reflet de mon âme, accessoire de mon esprit. J’ai frappé, j’ai caressé, j’ai écrit. Mes mains sont ce que suis, ornent la laideur comme la splendeur de mes inclinations.

            Je dégage anxieusement une cigarette et la plaque contre mes lèvres. Partisanes de mon cœur  versatile, elles s’exécutent, même dans les entreprises les plus morbides. De nouveau la rue m’apparaît, dans sa vie et son usure, dans tout ce qu’elle a de paradoxal. Ces mains ont œuvré à la construire, à la faire vivre, mais aussi à la tuer.
           

            Pas de traces de balles, les vitres ont été reconstruites ; la rue n’arbore que des marques de sa vie et son existence. Il n’y a d’autre mémoire que la nôtre, celle qui bout au fond de nous.

 

 

Héloïse Gruz

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