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Mémoires émoussées

 

 

On a voulu se souvenir.

Place de La Bonne Bière, le 5 novembre 2016

 

                Parivélib'

 « Si
Je
Peux
Vous donner un conseil
Faites du vélib' la nuit
Sous ecstasy
La nuit
A Paris
Faites du vélib' la nuit
Only la nuit »

Philippe Katerine, Parivélib'

 

            La vie est un vélib'. A l'image de ses roues, elle est cyclique et parfaitement ronde. Le pneu les entourant est, lui, bien tendu et puis il se relâche. A force de voyages, le pneu vieillit. Mais grâce à un bon coup de pédale, la bicyclette avance tant bien que mal. Et moi, je l'enfourche, je la chevauche. Je m'assois et me laisse porter par la rythmique fantastique qu'elle m'impose. A ma gauche, un parapluie en peine traîne sur le béton froid. Plus loin, un manteau rouge vagabonde entre les passants, on lui lance un « Mademoiselle ! » mais il ne se retourne pas et disparaît dans la foule. Ma bicyclette m'arrête alors à un feu rouge, devant un café, La Bonne bière. J'attends, j'écoute et je vois. C'est à ce moment précis que j'analyse mon monde, un univers dont les détails me paraissaient insignifiants jusqu'alors, mais qui pendant ces 21 secondes me fascine. Il y a un homme qui fume. Sa clope donne à l'air une odeur mentholée... des Lucky Strike Green. Ses yeux sont perdus dans le vide, il hume l'air frais que renvoie sa cigarette. Rien ne pourrait perturber cet état de jouissance, d'extase si sa compagne n'était pas là. Mais, assise, une bière à la main, elle parle, maudit, piaille, jacasse, hurle à ses oreilles. Lui reste las et se contente de maigres réponses qui ne veulent rien dire mais qui pour elle prennent sens puisqu'elle continue de lui raconter les déboires de ses collègues. Le son du silence est or. Un, deux, dix klaxons me prient violemment d'avancer. Je prends le guidon en main et pédale.                                                                                                      Je m'arrête brusquement au passage piéton. Des chaussettes rouges s'affairent. Des jambes nues se pressent. Des talons aiguilles cavalent et une cheville manque de se tordre. Elle arrange ses cheveux. Des mains se serrent et des corps s'étreignent sur le trottoir. Des bouches se collent, se mordent, se déchirent et s'écartent. Il lâche un « Ta gueule ! », elle ne répond pas. Non loin de ce vacarme urbain, il y a la petite fille au ballon bleu. La ficelle entoure soigneusement son poignet. Lui, se tient droit comme un piquet. Elle, le tient d'une main de fer. Il semble vouloir s'échapper de son emprise pour se frotter allègrement aux nuages. Il veut lui dire « Adieu fillette » mais elle ne voit pas sa détresse, ballon prisonnier d'une petite fille. Je regarde à nouveau devant moi, la voie est libre. Tandis que mon pied gauche pousse la pédale, mon poignet droit exerce une rotation avant, je change de vitesse. Mon vélib' déraille.                                                                                                                           

                   Je suis obligé de me ranger sur le côté. Je pose l'engin sur sa béquille et tente de mettre la chaîne à sa juste place. Des gens m'observent puis détournent le regard. Un bonnet violet se penche au-dessus de mon guidon puis s'en va. Tandis que mes mains sont noires de graisse, un homme observe les ongles de sa main gauche puis de sa main droite, il semble satisfait. Moi, je dois essuyer les miennes sur mon pantalon et, sans perdre une minute, j'enfourche mon vélo. Derrière moi, une ambulance hurle. Elle émet un son puis un second, comme un écho. Il est régulier. Le deuxième est insolent. Il veut rivaliser avec le premier qui est beaucoup plus fort, clair et distinct. Le véhicule me distance rapidement de plusieurs mètres. C'est alors que je vois devant moi une femme qui pousse sa bicyclette à pied. Son vélo fait ce bruit caractéristique et régulier. Chaque distance entre les sons est égale. J'aime bien. Ce bruit est moins abrupt, moins sec, moins énervant que celui des criquets. Il est doux et métallique.         20h02 à ma montre, c'est à la place sans nom qu'elle crève et m'envoie valser sur le goudron froid que des milliers d'autres roues avant moi ont foulé. Mon corps léger vole avant de s'écraser lourdement sur le sol. Mes paumes râpent la route âpre. De petites gouttes de sang perlent sur mon épiderme. Mon vélo est cassé et moi je suis étendu sur le sol, j'attends qu'autour de moi le bruit cesse. J'ai peur. Ce n'est pas moi qui ai choisi de crever la roue de mon vélo. Non, moi, je trouvais qu'il était en plutôt bon état. Je ne comprends pas. Pourquoi crever mon vélo ? Je l'aimais bien et m'étais fait à sa selle un peu trop dure. Autour de moi, c'est l'affolement. Eux aussi ont peur. Je ferme les yeux mais mes yeux voient encore. Je sens le mouvement, je sens le blizzard sur ma peau fraîchement rasée, je sens des visages. J'entends l'effroi, je t'entends. Tu viens vers moi, tu portes un drap rouge. Je te vois mais tu ne fais que passer. Maintenant je n'ai plus rien et je reste allongé à côté de mon vélo crevé.

Chloé Lopez

 

 

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