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Mémoires émoussées

 

 

On a voulu se souvenir.

Place de La Bonne Bière, le 5 novembre 2016.

 

Aujourd’hui, il fait gris. Je me trouve sur la place, comme d’habitude. C’est mon rituel de regarder le tourbillon du monde à partir du square. Ça change tous les jours, et en même temps c’est un peu toujours la même chose. Les bus passent et repassent, pendant que les gens se pressent à leurs activités, et que moi je reste là. C’est vrai que figée ici je suis à la vue de tous, même derrière le feuillage et les pancartes, je ne disparais pas. J’aimerais bien être tranquille de temps en temps. Mais heureusement, on fait peu attention à moi. Les gens sont trop occupés à aller et venir pour se préoccuper de ce qui les entoure. C’est carrément amusant de les observer dans leur mouvement continu, ils n’ont pas de temps à perdre. Ils sont en général infiniment pressés. C’est à peine s’ils s’arrêtent en fait, même au feu rouge. On dirait qu’ils n’en n’ont jamais assez de se dépêcher. La lumière commence à décliner, le soleil se couche lentement. Devant mes yeux glisse un vélo jaune, le passager n’est pas assis sur son siège. Il a l’air fou de joie et fait des vocalises dans le vent.

 

J’assiste tous les jours passivement aux sons et aux lumières de Paris. Les enfants me fascinent particulièrement. Immobile, j’envie leur candeur, leur innocence et surtout leur énergie. Car le rythme est différent selon l’âge. Tandis que les adultes avancent d’un pas décidé, les enfants gambadent, s’agitent et babillent. Ce sont les plus drôles à regarder, sans doute parce qu’ils sont si attendrissants. Il faut voir leur façon de marcher, à petits pas rapides. Celui-ci semble pressé par son père, ses petits gants rouges pendouillent des manches de son manteau et traînent presque jusqu’au sol. Le petit a l’air hébété, et sa cagoule lui inflige une vision partielle.

 

Un coup de vent me donne des frissons. Ils auraient pu penser à me donner une veste quand même. Au lieu de ça, ils ont préféré me jeter un bouquet dans les bras. Non, parce que ça ne tient pas bien chaud un bouquet. Et puis je commence à avoir les mains engourdies avec le temps. À quelques mètres de moi, il y a un fleuriste. C’est que moi aussi j’étais vendeuse de roses voici déjà quelques années, j'en étais très heureuse. La commerçante propose un étalage de fleurs, serrées les unes aux autres, comme un immense lit. J’aimerais bien me laisser tomber dedans. Je suis tellement fatiguée, ça fait quand même longtemps que je suis là, et j’ai vu des choses pas très plaisantes.

 

Une alarme coupe le train de ma pensée. Le bruit strident ne semble pas déranger les passants, ils y sont habitués. L’ambulance passe au rouge et la sirène s’endort au loin. Pendant ce temps, deux pigeons ont décidé de venir m’embêter, ils ne peuvent pas aller se poser ailleurs ? Figurez-vous que je ne peux rien faire pour m’en débarrasser, difficile de les chasser d’une main molle et je dois les supporter jusqu’à ce qu’ils se lassent de roucouler bêtement à mes pieds (ou pire).

 

Les mains créent et détruisent, et des milliers d’entre elles ont façonné ce qui m’entoure, ces routes, ces boutiques, tout. On a tout construit. Plutôt impressionnant n’est-ce pas ? On a construit des cafés ici, pour nous distraire parce que, vraiment on s’ennuyait. Les gens sont contents de se retrouver là-bas. Et puis on a bien sûr construit des immeubles, pour loger tous ces gens contents. Seulement voilà, parfois les mains détruisent, et ça me fait horreur. Peut-être qu’un jour ils vont finir par me détruire.

 

Les passants sont étonnants, et il est facile de se perdre à essayer de retrouver le sens de leurs actions. Une femme promène une poussette remplie de sacs plastiques. C’est étrange comme cargaison, où est passé le bébé ? Elle n’a quand même pas pu acheter une voiture d’enfant en pensant s’en servir comme caddie ? Le bébé pourrait tout à fait se trouver dans les sacs… Voilà une autre personne qui dépose une enveloppe dans la boîte aux lettres. Que peut-elle vraisemblablement contenir ? Une carte adressée à sa famille, son CV ou plutôt sa feuille d’impôts ? Non, non, ce n’est pas la période. Et si ça se trouve elle est vide. Évidemment, tout ça ne me regarde pas, mais mon attention se porte toujours sur l’un d’entre eux, et je me plais à essayer d’imaginer leur vie. D’ailleurs, ça m’étonnerait que ce soit réciproque. Ils ne se disent pas « tiens, comment elle s’est retrouvée là cette petite dame ? » J’ai l’impression d’être invisible pour eux, de faire partie du décor. Peut-être que ma peau dure et grise les ennuie. Enfin, je pense surtout qu’ils n’ont pas le temps de détourner le regard de leur route. De temps en temps, l’un s’arrête pour me prendre en photo, et je me dis ah, quelle délicate attention. J’aimerais poser pour eux, leur offrir mon plus beau sourire, mais j’en suis incapable. Pourtant, même si coincés dans leur bulle ils m’agacent, je ne peux pas m’empêcher de les porter dans mon coeur, mon coeur de pierre.

Elise Frénois

 

 

 

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