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Mémoires émoussées

 

 

On a voulu se souvenir.

Place de La Bonne Bière, le 5 novembre 2016.

Dans le cadre du monumental programme de recherche lancé en mai 2016, coordonné par Denis Peschanski et intitulé «13 novembre », ayant pour but de comprendre comment s’articulent mémoire individuelle et collective après les attentats meurtriers qui ont frappé la France en 2015, moi, Esther Reiss, chercheuse pour le CNRS, me suis rendue sur un des lieux des évènements afin d’en étudier l’état aujourd’hui.

Samedi 5 novembre 2016, 357 jours après les attentats

16h21

J’arrive au café La Bonne Bière. Je m’assois et commande un café. Il fait froid. Je ne réalise pas que je suis assise à un endroit où plusieurs personnes ont perdu la vie il y a près d’un an.

Autour de moi, tout est agité, le froid ne semble pas mettre fin à l’effervescence parisienne.

Des voitures, beaucoup de voitures passent devant dans ce carrefour. Grandes, petites, noires, noires, blanches, grises, noires, noires, grises, noires toujours les mêmes tons monotones. Oh, une voiture rouge. Leurs passages sont rythmés par des klaxons continus, qui semblent pousser les vélos à aller plus vite. Aucune voiture, aucun vélo, aucun scooter ne s’arrête devant moi, c’est comme si le café était devenu… invisible.

Les piétons ne font pas attention à la terrasse où je suis assise, ils passent devant d’un pas souvent décidé, bien qu’avec des attitudes et des démarches très différentes.

Il fait froid.

Les manteaux sont de sortie, les doudounes aussi. Certains osent cependant sortir en t-shirt, malgré la température. Je note présence de shorts, ceux des cyclistes qui passent à toute allure sans faire attention à quoi que ce soit autour d’eux.

 

Au loin, au niveau de la rue du Faubourg du Temple, le soleil commence déjà à se coucher, ses rayons se reflètent sur les fenêtres des immeubles. J’assiste comme à l’ouverture d’un monde parallèle, peut-être ce fameux monde où les personnes disparues se regroupent.

Cet effet d’optique est renforcé par toutes les lumières incessantes de la ville. La croix de la pharmacie en face de moi clignote sans arrêt présentant des motifs à répétition : quatre carrés, la température (12°C, pourtant l’air semble glacial), une spirale, des carrés à l’infini, des croix à l’infini, un serpent, encore un autre motif, impossible pour moi de le décrire, l’heure (il est 16h36)…puis tout se répète à nouveau en boucle, marquant la monotonie des va-et-vient de chacun dans ce lieu où personne ne semble revenir sur ce passé si lourd. Dans la même rue, en face, les lunettes d’une ligne d’opticien clignotent répétitivement d’une lumière rouge fascinante.

 

La nuit commence à prendre place : on distingue mieux les feux de circulation et les phares des voitures. Toujours le même ballet : les voitures veulent avancer, les piétons et les scooters forcent le passage. Une femme vient de trébucher en traversant – elle s’excuse. Le bruit des moteurs est permanent, ils rugissent en continuité – les voitures sont-elles en colère ? pressées ? comme leurs conducteurs probablement.

Je remarque que les personnes ne traversent jamais seules, peut-être par peur ou incertitude.

Un groupe traverse vers moi : j’observe différents accoutrements, des survêtements de foot, des jupes à la pointe de la mode.  Un groupe d’hommes vient de passer, je n’arrive pas à distinguer la langue qu’ils parlent, mais on dirait des touristes, touristes qui ne font pas attention non plus au café, qui doit sans doute être une terrasse parisienne comme les autres à leurs yeux.

Autour de moi, différents immeubles se dressent, en général des immeubles classiques parisiens, qui contrastent cependant avec un bâtiment plus moderne à droite constitué de carrés de forme étrangement ronde.

En face à gauche, le classicisme d’un immeuble parisien est rompu par les tags qui le décorent, on n’arrive néanmoins pas à distinguer la signification des inscriptions. Comment des graffeurs ont-ils réussi à atteindre cette hauteur … ?

 

Une présence de poussettes et de bébés est remarquable. Il y a une peut-être une école maternelle ou une crèche dans les alentours, nous sommes pourtant samedi.

Des petits jouent par terre en face de moi malgré l’humidité du sol. Un des enfants me dévisage avec curiosité, puis se dirige en courant avec ses amis ? ses frères ? vers le passage piéton en s’arrêtant juste au trottoir sous les cris déchirants d’inquiétude de la mère craignant un accident de voiture.

 

Un homme traverse devant moi et se dirige vers le fleuriste d’en face. On arrive seulement à distinguer une petite partie des fleurs, particulièrement des longues feuilles. Le reste des fleurs est caché par une petite camionnette blanche, un Berlingo ONET sécurité. Cette camionnette est présente depuis mon arrivée et c’est peut-être le seul signe de sécurité aux alentours. Néanmoins, elle ne semble pas avoir un lien avec lieu où je me trouve.

Il est 16h56 et la camionnette vient de démarrer, on peut enfin apercevoir les fleurs du fleuriste. De toutes les couleurs, elles sont de plus en plus imposantes au fil des étals. On pourrait presque penser qu’elles représentent un gigantesque bouquet immobile en hommage aux victimes des évènements.

 

Le vent commence à se lever, le ciel se couvre, tout est gris d’un coup. Dans le ciel, des mouettes virevoltent, comme si elles annonçaient un mauvais présage.

 

Je m’égare.

 

Dans une rue transversale, la rue Fontaine au Roi, j’observe un café restaurant, le « Casa Nostra ».  Il arbore un panneau lumineux, accueillant, rouge. Les lumières de la ville sont en général rouges d’ailleurs, teignant implicitement la ville de la violence qui s’y est produite.

 

A ma place, une odeur de café mêlée à la fumée de cigarettes est fortement ancrée dans l’air, accompagnée d’échos de conversations lointaines.

A ma droite, une table est vide. Dessus, un paquet de cigarettes trône avec des inscriptions dans une langue inconnue : « Koureni muze zabi jeto ». Sûrement une campagne anti-tabac.

Il commence à pleuvoir, des gouttes ruissellent le long de mes notes semblables à des larmes.

 

Les feuillent chutent et virevoltent dans l’air, emportées par le vent, tout comme les évènements. Les gens les piétinent sans y prêter attention.

Les gouttes de pluie semblent former des flocons de neige à cause des phares aveuglants des voitures, contrastant avec l’obscurité de la nuit qui commence à s’installer.

 

17h14

 

Des vagues de froid s’alternent avec des sensations de chaleur émanant du café. Un groupe d’hommes surgit à ma droite, avec un accent du sud, sûrement des touristes. Ils s’arrêtent devant le café, mais seulement pour discuter. Ils ne prêtent pas attention au lieu comme s’ils ignoraient totalement ce qui s’y est produit. Un mur semble s’être bâti entre cet endroit et le macrocosme extérieur, empêchant toute personne d’y apercevoir quelconque lueur d’un violent passé.

Il fait de plus en plus froid.

 

Mon café est gelé.

 

Le bus 75 qui était descendu quelques minutes auparavant, remonte à nouveau.

Un camion du SAMU passe à toute allure avec sa sirène retentissante, rompant avec les allers-retours monotones du carrefour.

Un troisième bus 75 remonte.

Des policiers en voiture civile passent avec une sirène également, faisant le même effet que le SAMU.

Outre ces deux passages, rien ne semble attirer l’attention des passants.

L’arrivée d’un camion poubelle fait tout autant l’effet d’une coupure : des hommes avec des gilets fluo vident des poubelles dessinant dans la nuit comme des fantômes luminescents aux mouvements répétitifs nettoyant la ville de ses souvenirs.

 

Une sensation de vide et de culpabilité m’envahit tout à coup.

 

La lumière du soleil s’éclipse, la ville est peu à peu être engloutie par la nuit, ainsi que par l’oubli.

 

Esther Reiss

 

 

 

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