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Nighthawks

Pauline de Quatrebarbes

 

Diptyque

(à lire avec Anouk Pernot)

 

Note d’intention du film « les Oiseaux de nuit » 

 

         Faire « le film d’une vie ». Voilà le projet fou de Christopher. Et voilà aussi à nous réalisatrices, notre projet fou. Christopher est le héros du film que nous avons fait : il est lui aussi réalisateur. Très imprégné de la culture hollywoodienne des années 60 et des films noirs, il réalise un film où se mêlent histoire de gangsters, amours, femmes fatales et désillusions. Christopher n’est pas qu’imprégné de cette culture, il y est totalement enfermé, cloisonné. En voulant à tout prix prendre exemple des plus grands et ayant peur de prendre son propre envol, Christopher reste au sol : son film est mauvais. L’actrice principale (incarnant le rôle d’Œdicnème) ne croit pas en son rôle de jeune femme passionnée par le mystérieux « bois de Houx » et « l’Homme » (ou du moins l’acteur jouant « l’Homme » ) ne connaît même pas bien son texte et est très stressé. Il passe son temps à se reprendre et ce plusieurs fois dans le film, et dès la première réplique. En bref : ce film est un fiasco en plus d’être rempli de clichés. C’est dans cet état total de chaos que s’ouvre « Les Oiseaux de nuit ».  S’entame alors dès la scène suivante pour Christopher une longue remise en question, toujours liée d’une manière ou d’une autre à son œuvre, qui souvent trouvera de nombreux échos chez son créateur…                                          

 Le spectateur averti remarquera ainsi les multiples références à l’évolution de la vie de Christopher dans l’évolution de son film. Le film contient toutes les angoisses de Christopher concernant le cinéma par exemple et ses désillusions. Chaque personnage marque une des peurs de Christopher face à Hollywood. Le personnage d’Œdicnème est par exemple l’anagramme de « comédienne ». La jeune femme n’a en effet qu’un seul rêve : s’aventurer dans le fameux « Bois de Houx » (Hollywood) c’est-à-dire tenter sa chance au pays du cinéma. Elle représente les espoirs, les rêves de grandeur du réalisateur, ces mêmes rêves étant mis à mal par le second personnage principal : « l’Homme ». « L’Homme », personnage des plus énigmatiques d’autant qu’il ne sera pas nommé autrement, cherche à tout faire pour empêcher Œdicnème de vivre son rêve, quitte à anéantir ses rêves dans l’œuf. L’homme n’a pas de nom, pas d’identité propre. Œdicnème le dit bien à la première scène : « il existe mais ne vit pas ». En effet, c’est pour le réalisateur toute la société qui s’exprime à travers « l’Homme ». « L’Homme » représente toutes les entraves, embûches que le réalisateur, Christopher, a dû passer pour réussir à devenir réalisateur. La présence de « l’Homme » dans ce film prouve cependant quelque chose: Christopher est bien encore sous l’emprise de ses angoisses et entraves qui le bloquent jusque dans son art. Le troisième et dernier des personnages, Monsieur Murant, symbolise quant à lui l’enfermement, la sortie sans issue. Ce personnage que l’on ne verra jamais de face mais qui interviendra pourtant souvent dans l’histoire ne peut pas être vu ainsi : il porte le visage de la stagnation, que jamais le réalisateur ne peut regarder en face. Sa disparition à la fin du film marquera cependant pour Christopher un changement, une évolution qui le sortira de cette cage où il est au début enfermé. De plus, nos spectateurs les plus fidèles y reconnaitront aussi une nouvelle référence au Truman Show, à qui nous avions déjà fait référence dans notre film La Cage d’or. Ici, la référence prend un tout autre tournant.  « Monsieur Murant » semble être un symbole du blocage et plus précisément du blocage à la suite de la désillusion. Personnage balzacien par excellence, il est aussi pour nous l’occasion de rendre hommage à cet auteur que nous apprécions tant avec ma collègue et qui avait marqué nos années de classe préparatoire. Il justifie son lien avec un personnage particulier, celui du Colonel Chabert du roman du même nom par de nombreuses ressemblances dans les caractéristiques morales mais aussi par cette citation de la première scène avant que Murant arrive : «Le temps paraissait immobile, comme s’il était minuit depuis des heures, des longues heures interminables dans lesquels ils étaient emprisonnés, comme si cette scène s’était déjà produite et se reproduirait encore une fois de plus et pour toujours.  » Par ailleurs Murant et le colonel Chabert semblent tous deux être « morts parmi les vivants ». Tous deux ont « survécu » mais gardent la trace de leurs blessures, blessures qui marque aussi Christopher, dont la raison, expliquée dans le film plus tard, l’empêche de cicatriser et le bloque au sol. Tous ces personnages ne synthétisent finalement qu’une seule peur de Christopher, celle qui le terrifie le plus, celle de son propre art, celle du cinéma. Les personnages de son film ne font d’ailleurs que de références sur cet art dès la première scène.  En effet, on remarquera par exemple les nombreuses références aux « décors » mais aussi les nombreux jeux de mots faits avec le mot « cinéma » outre les jeux de mots déjà évoqués concernant le Bois de Houx et Œdicnème. Christopher est véritablement obnubilé par sa peur de l’échec cinématographique, qui lui « cloue le bec ». 

Il était important pour nous de marquer cette solitude et cette anxiété dans un aspect psychologique mais aussi de l’inscrire dans une dimension esthétique. Nous avons certes développé un grain de film proche de ceux d’Alfred Hitchcock, notamment pour l’ambiance, la musique ou les costumes ou David Lynch dans certaines scènes de nuit, mais notre film s’inscrit aussi dans de nombreux tableaux d’Hopper dont les scènes principales renvoient directement à certains tableaux. Ouvrir notre film par un clin d’œil très explicite à Nighthawks est par exemple pour nous particulièrement marquant, car ce tableau est caractérisé par l’angoisse, l’enfermement et l’impossibilité d’avancer qui semblent ronger à la fois les personnages du film et le réalisateur qui les met en scène. Cette référence reviendra par ailleurs plusieurs fois dans le film, dans les nombreuses scènes de diner et plus particulièrement à la fin où le film se clôt sur une image très proche de celle de la première scène avec comme seule différence la journée ayant remplacé la nuit. Ce tableau est effectivement primordial dans tout le déroulement de notre film. Dans ce tableau absolument cultissime de Hopper, les personnages semblent être comme prisonniers de ce diner. Aucune sortie ne semble visible dans ce lieu quasi-désert à la lumière néon : les personnages semblent même être les seuls de cette ville-morte, où l’obscurité semble s’être immiscée partout. Le film pourra être vu et revu à l’infini et la scène restera toujours la même, les personnages sont comme bloqués dans leur film à tout jamais, tels les personnages d’une toile, comme semblent l’être les personnages du diner. Nous souhaitions faire, en tant qu’artistes, un véritable hommage à l’art sous ses formes diverses. Pour nous, ces multiples références que nous faisons aux œuvres d’art ont toutes un sens bien significatif. C’est aussi une part de nous-mêmes que nous mettons dans ces œuvres, une part de ces œuvres qui nous ont marquées. L’enfermement s’oppose aussi à une autre notion très importante du film : la thématique des oiseaux. Les oiseaux dans le cinéma jouent un rôle très important tantôt signes de liberté ( les Oiseaux du paradis ) tantôt de tragédie ( les Oiseaux ,  le Corbeau ). Ce symbole ici prend sa part dans les deux définitions. Les personnages, en plus de « traîner » souvent dans la rue le soir, d’être de véritables oiseaux de nuit, sont tiraillés par leurs peurs respectives qui ne leur permettent pas de prendre leur envol. Seule parmi tous ces oiseaux volant bas, Œdicnème ne rêve que d’une chose : prendre de l’altitude et s’envoler loin, très loin de cette cage dorée où l’enferme l’Homme. 

Il est très important pour nous de réaliser ce film car il représente toutes les questions et angoisses que peut procurer la mise en scène cinématographique et plus précisément du lien entre l’artiste et son œuvre. En effet, jusqu’à quel point l’œuvre d’art peut-elle contenir une part de l’artiste lui-même ? Ou de sa muse ? Cette question déjà soulevée en littérature par Oscar Wilde dans le Portrait de Dorian Gray prend aujourd’hui un sens plus moderne, contemporain et figuratif par sa représentation cinématographique. La mise en scène de figures féminines fortes dès l’entrée du film marque aussi cette rupture de l’ancien temps par l’arrêt de la représentation de la femme-objet pour une femme plus active, incarnée par Œdicnème et son sosie dans la réalité, Olivia, l’amante de Christopher. Les femmes de ce film jouent effectivement un rôle primordial qui dépasse le simple parallèle entre Œdicnème et Olivia. Ce film, c’était aussi pour nous l’occasion en tant que réalisatrices de mettre en scène un homme, qui lui mettra justement en scène une femme et qui, qui plus est, est une femme au milieu d’hommes. Il y avait donc dans cette idée la volonté d’un travail sur le double regard concernant la mise en scène d’un genre par un autre. 

 

En conclusion, notre film est marqué d’un profond humanisme et de nombreuses références artistiques qui en font un hommage au cinéma des années 60 mais surtout à l’art en général. Par de multiples références artistiques, nous dédions ce film aux artistes mais surtout à l’art, qui permet de transformer tout en se transformant soi-même. Il questionne la place de l’œuvre et de l’artiste dans la création, inverse les rôles et déforme le temps pour qu’en retrouvant son œuvre, l’artiste retrouve aussi une part de lui-même : Christopher et son film évoluent ensemble et si l’œuvre et l’artiste semblaient si coupés au début, ils se cherchent, s’entremêlent et se retrouvent. L’oiseau sort enfin de sa cage. 

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