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Nighthawks

Isabelle Mimouni

 

Le vert est une sale couleur. Sauf dans les prés. Sauf sur les arbres.

Balzac détestait le vert. Il n’a pas de mot assez fort pour condamner le vert du velours d’Utrecht.

 

Le vert des salons flamands vaut le vert des diners newyorkais, la nuit, au coin d’une rue sans réverbère tracée au cordeau, une rue ennuitée par les gratte-ciels grisâtres à fenêtres carrées en forme de mâchoires d’ombre.

Angle droit de la rue éteinte.

Lumière verte, glauque, lumière de néons dans un quadrilatère aqueux. Dans un aquarium à poissons morts.

On a glissé dans de l’eau froide des hommes-poissons muets, des hommes-grenouilles-de-laboratoire. Quelqu’un — le peintre ? — a voulu faire une expérience : Soit un espace rectangulaire vitré soumis à un éclairage uniforme, sans chaleur ; y introduire quatre silhouettes d’origine américaine, white anglo-saxon protestant, (trois hommes, une femme rousse). Observer leur réaction. Observer la disparition de leur couleur. Observer la disparition de la vie.

La chevelure de feu s’éteint, vire à l’orange. Trois des corps se figent, se fixent, se raidissent. Ce sont des cadavres assis. Le dernier, un barman blanc, tente un balbutiement qu’on n’entend pas derrière les vitres. Il articule une phrase inaudible, insignifiante, sans langue. Les percolateurs sont insonorisés. Tous les bruits sont amortis. Les bocs ne cognent pas contre le zinc. L’homme ne parle pas à la femme, la femme ne parle pas à l’homme. On n'entend même pas leur pensée. Le tableau sinistre est silencieux.

 

S’il avait fait jour. Si le soleil avait fait resplendir le pavé. Si ses rayons s’étaient pris dans la façade du gratte-ciel qu’ils avaient marteau-piquée de lumière. Si un garçon en culotte courte, avec une baguette de pain à la main, avait surgi en courant, secouant dans la rue sa trainée de vie. Alors, par de là la vitrine animée, la femme à la chevelure vénitienne se serait tournée vers son compagnon pour lui demander du feu et il aurait craqué amoureusement l’allumette qu’il lui aurait tendue, l’homme de dos aurait posé son feutre sur le comptoir et il aurait passé la main sur son front pour en chasser les flétrissures de la nuit. Le barman aurait préparé du café, à sa manière américaine, généreuse. Et on aurait entendu sa voix rauque d’inhalations acres plaisanter sur les roucoulements du couple de percolateurs. La femme aurait laissé échapper un rire cristallin si limpide que le petit garçon, dehors, aurait retourné la tête, suspendu dans sa course par la voix d’une sirène. Et le diner se serait mis à tousser, à chuinter, hoqueter, chahuter sa moderne symphonie newyorkaise.

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