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Nighthawks

Noé Carcaillon

 

Diptyque

(à lire avec Chloé Duboux )

 

   Le vacarme incessant des tasses qui s'entrechoquent frappe ses oreilles. Depuis combien de temps est-il Là ? Il n'a même pas la force d'y réfléchir. A quoi bon ? Cela l'occuperait quelques secondes tout au plus...

   Malgré le bruit il règne en lui un silence assourdissant... L'amertume de sa salive est desséchante. Leurs regards s'évitent. A l’effleurement de sa main son sang chaud glace le sien. Il faut oublier. Oublier qu'il n'a plus rien, oublier qu'il n'a jamais rien eu. Ce monde est une illusion, les gens et les promesses des mensonges. Je l'aime, se jure-t-il. Mais tout cela n'est plus. L'année 1929 l'a condamné, année où il mit son premier pied dans la tombe. A trop vouloir avoir il a tout perdu. Que me reste-t-il ? se lamente l'homme. La plus fidèle amie sans doute, celle qui ne nous quitte pas. Jamais. Celle qui est toujours là, blottie dans nos entrailles. La solitude. Sa présence est insupportable. Pour calmer sa douleur il porte la cigarette à ses lèvres, inspire, et étouffe la gangrène l'espace d'un instant. A mesure que la fumée insidieuse envahit ses poumons sa vision se trouble ou bien peut-être est-ce le voile d'une réalité trompeuse qui s'estompe. Ce monde lui apparaît dans toute sa netteté. La rue : vide. Le diner : inanimé. Lui : creux. Malgré l'homme à sa droite, le serveur qui lui fait face, elle à sa gauche il n'y a personne. Seulement de misérables restes d'un passé révolu, des souvenirs témoins d'un temps auxquels ils n'appartiennent pas.

   Le flamboiement d'un probable néon cramponné au plafond est aveuglant. Lui aussi chutera un jour et se brisera contre la dure vérité qui lui fait face : le sol, ironise tristement l'homme. Malgré tout il n'a jamais aussi bien distingué le sombre tableau que l'existence pouvait lui peindre. Et c'est sous la flamme du néon qu'il distingue désormais clairement la clôture entre le monde et lui. Entre son monde et lui, parce qu'autrefois elle fut son monde. Pourtant déjà cet élan de sereine lucidité se dissipe et revient alors le cancer qui nous ronge tous. Vite. Vite. Il hisse vers son visage pour la deuxième fois son opium, l'extase y est immédiate. La cigarette l'apaise. Elle laisse des plaies à vifs que l'on se convainc de guérir en les tailladant. Peut-être ne reste-t-il que ça : se convaincre, se mentir, renier la réalité. Pourtant elle est là, toute entière. La plus dure réalité peut-être, celle assise à sa gauche. Il n'ose la regarder, la même phrase lui revient sans cesse "Elle me terrifie". Mais il ne sait plus ce qui le terrifie vraiment... Est-ce la détresse dans ses yeux, ses mains immobiles avides de contact ou bien ses lèvres vermeilles, cicatrices encore fraîches de sentiments éteints ?

C'est tout.

C'est faire face à ce qu'il fuit. N'y a-t-il rien de plus terrible que de reconnaître notre propre solitude dans un visage familier ? Sa toison fauve lui rappelle l'ardeur de leur amour, brasier dont il n'ose plus s'approcher. Il faut éteindre la brûlure. Alors pour la troisième fois il s'inocule son remède miracle et exhale silencieusement une vapeur froide. L'émanation translucide se répand autour de lui. L'odeur la dérange peut-être mais elle ne se plaint pas. Cela l'incite à continuer. Pourtant il sait qu'il ne devrait pas.

Il aperçoit une de ses larmes sur le bar, désaltérant le bois sec. Il se souvient de leur goût salé. Lui, son oeil reste sec mais il pleure. Il pleure comme les grottes : à l'intérieur. Elle, elle porte sa fabuleuse robe écarlate. Lui, son éternel triste chapeau gris comme un couvercle retenant ses pensées hurlantes qui tenteraient de s'échapper de son esprit sourd.

Soudain quelque chose attire son attention, du mouvement. Bref et discret. Dans cette immobilité qui lui écrase le corps il croit apercevoir... un mouvement. C’est la main, c’est elle qui brise l’inertie du temps et le libère. C’est sa main qui cherche à conquérir l’espace froid qui les sépare. Ou bien peut-être est-ce leurs mains qui avides de l’autre, combattent, assaillent et luttent contre le vide ? Encore cette révolte est peut-être un songe... Mais quel doux songe que d’en partager un à deux.

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