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Nighthawks

Chloé Duboux

 

Diptyque

(à lire avec Noé Carcaillon)

 

Sa tête est prête à exploser.

Le vacarme incessant des tasses qui s’entrechoquent frappe ses oreilles ; elle n’en peut plus. Malgré l’apparent silence ambiant, elle a presque du mal à entendre les mots qui se mêlent dans sa tête. Ils se bousculent, l’habitent, elle qui se sent si vide. La nuit est tombée depuis longtemps déjà.

 

« Depuis combien de temps suis-je là ? »

 

Elle n’a même pas la force d’y réfléchir. A quoi bon ? Cela l’occuperait quelques secondes, tout au plus… Et puis la lassitude, toujours elle, l’envahirait de nouveau. Non, décidément il n’y a rien à faire. Quoi qu’elle fasse, impossible de s’en débarrasser. Quand il lui a demandé comment elle se sentait ce matin, voilà tout ce qu’elle a eu envie de lui répondre : seule.

 

« Avoir un homme dans ma vie, c’est une chance pourtant, non ? Il m’aime, je crois. »

 

N’est-ce pas le rêve de beaucoup de femmes ? Il a toujours été là ; il l’a souvent soutenue, rarement déçue.

 

« Je l’aime, je crois. »

 

Mais plus le temps passe, plus les choses se compliquent. Elle a envie de le voir, là n’est pas la question ; elle a envie de retrouver ce qu’ils ressentaient avant. Ce besoin d’être ensemble. L’amour, peut-être. Alors pour lui, elle s’est faite belle : elle a coiffé ses cheveux roux sur le côté, dompté cette flamboyante chevelure qui lui avait valu le surnom de « sorcière » dans sa jeunesse, mais de « reine soleil » à ses côtés. Elle a remis sa robe d’un rouge éclatant, qui lui marque la taille juste comme il faut ; juste comme il aime. Un élan de nostalgie, peut-être. Pour le reconquérir, sûrement. C’est comme ça qu’elle s’était habillée la première fois qu’ils se sont rencontrés, pour boire un verre dans un diner qui ressemblait en tous points au Phillies – l’excitation en plus.

Malgré ses efforts, elle aurait pu parier qu’il ne remarquerait rien. Car lentement, inéluctablement, il lui devenait étranger. Oui, étranger, c’est le mot. Rendu étranger par excès de proximité, quelle ironie ! Pouvoir prévoir ses moindres réactions, voilà qui rend la vie terne. Fade. Morne. Insipide. Presque écœurante.

 

« Je l’ai perdu, je crois. »

 

Elle soupire. Ils ne se voient presque plus. Elle ne le regarde pas, il ne la regarde plus. Plus rien ne va. 

Il fume une cigarette. L’odeur âcre lui prend la gorge, la serre, la dérange. Mais elle s’en veut, alors elle subit en silence.

 

 

Mais d’où vient cette petite voix qui lui souffle toujours qu’elle n’est pas à sa place ?

Elle se sent vide, et regarde devant elle avec des yeux aussi dénués de vie que la rue qui lui fait face. Ce serveur, elle commencerait presque à l’envier. Il ne doit pas avoir ce genre d’angoisse, lui. Il est là depuis des heures, et tout le monde s’en fout ; il est libre. Joli chapeau d’ailleurs, le blanc lui va bien. Il n’a personne, mais ça lui est égal.

Elle comprend : être avec lui, être avec eux, c’est presque plus difficile que d’être seule.

 

« Peut-être que si je le quittais… » 

 

Est-ce possible ? Comme si la solitude appelait la solitude…

Alors elle reste là. Surtout, ne rien dire. Il faudra bien partir, cependant... Lâcher le billet qu’elle tient sa main, quitter ce diner, suivie par les paroles d’un mari qu’elle n’écoute même plus.

 

Ce billet… Perdue dans ses pensées, elle le fixe alors que ses yeux commencent à s’embuer. Ne pas craquer. Elle ne veut pas, elle ne peut pas, pas ici. Mais sa vision est trouble, elle ne voit plus rien, plus rien que le vert de ce billet qui envahit sa vue. Ce vert de la chance qui lui a fait défaut, de l’espoir qui l’a abandonnée.

Une larme tombe sur le bar, comme une goutte de pluie qui viendrait abreuver le bois vieilli et s’infiltrer dans les rainures, vagues rugueuses qu’elle peut sentir sous ses doigts tristes. On pourrait presque croire qu’il s’agit de rides, témoignant du poids des ans. Alors elle pense qu’un jour, elle aussi, elle en sera couverte. Elle pense à sa jeunesse, qui s’écaille comme le vernis sur le bois, la laissant aussi sèche et cassante qu’un vieux saule pleureur.

 

            « Je ne veux plus pleurer. »

 

A côté d’elle, il ressemble à un vieux saule, lui aussi. Il a perdu de sa superbe, la vie ne lui a pas épargné les tempêtes ; mais il est toujours là. Tous les deux, ils attendent qu’un nouveau printemps vienne leur redonner des couleurs. Pas ce vert immonde et vide des néons qui grésillent au-dessus de sa tête ; non, celui-là elle ne le supporte plus. Elle veut retrouver le brun vif et chaleureux de ses yeux à lui, ternis depuis longtemps.

 

Un regard discret dans sa direction : il a compris. Elle croit apercevoir une esquisse de sourire au coin de ses lèvres fatiguées, mais elle rêve peut-être ; cela n’est pas arrivé depuis une éternité. Sa main bouge, presque imperceptiblement, pour se rapprocher de la sienne. Elle prend une inspiration, ses yeux s’éclairent un peu, et un souffle de vie se répand en elle petit à petit. Comme si être seul à deux, ce n’était plus vraiment être seul…

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