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Nighthawks

Asher Verhille

 

Journal

 

 

Janvier 1942

Mes toiles blanches font face à la ville vierge. Il est enfin onze heures, j’ai trouvé un sujet. Je l’ai raconté à Jo, pour apaiser notre énième dispute, j’en ai dessiné un plan. Je vois le squelette : ce sera sombre, lourd, figé et vitreux. J’ai l’heure, la nuit (il est maintenant onze heures cinq), le lieu, un diner, et les couleurs. Je n’ai ni titre ni la posture exacte des quelques personnages que je compte enraciner. Surtout, comme le dit Jo, je suis vieux et sourd : elle me rappelle souvent mes soixante ans et mon audition de faible qualité. Notre dispute portait sur la peinture ; elle s’est achevée avec la peinture. Je lui ai parlé de mon nouveau sujet, et, comme elle-même apprécie ce moment - ce n’est pas le stade de l’idée qui demande travail et rigueur ! - elle m’a écouté. L’explication s’est arrêtée à ce que je viens d’écrire, car, si je pouvais le dire avec des mots, je n’aurais aucune raison de le peindre. Ah, pas mal, cette dernière phrase. Je la reprendrais sans doute en interview. Ce soir, tout me dérange, à commencer par cette chaise qui projette une ombre sur ma toile, et contre laquelle je me suis cogné en voulant la déplacer. Je sais, j’ai des problèmes graves. Jo dort déjà, je vais accueillir minuit et peut-être observer des diners.

 

Dans une ville nocturne, je suis une unité. Si vous ajoutez des gens, on sera simplement des unités seules et juxtaposées. Après la sortie, à l’aube, j’ajoutai : « Jo, j’ai du nouveau.

-Oui ?

-Je vais mettre un percolateur. » Oui, je compte ajouter un percolateur, ainsi qu’une porte obscure et ouverte, mais pas de station à essence, ce serait hors-sujet.

 Ensuite, Jo m’a montré deux œuvres, exécutées avec brio par le grand peintre que je suis :  ombres  nocturnes et drugstore. Je veux colorer la première et peupler la deuxième.

Dans ombres nocturnes, un angle de rue, un diner et une unité-non, un individu qui marche sur la route. L’observateur est un oiseau, disons, un rapace qui fond sur le paysage. Dans ma nouvelle œuvre, l’observateur sera l’homme. Je choisirais une vue de passant, non plus d’oiseau, et surtout je colorierai. Le jeu de lumière changera : c’est le café qui la diffusera. Ce sera rouge, brun et verdâtre (et toujours vitreux), et le café sera situé à l’angle. Dans ombres nocturnes, l’ombre d’un lampadaire barre le dessin. J’hésite à barrer le tableau de cette manière. En personne peu influençable et maitresse d’elle-même, j’ai demandé son avis à Jo-qui est intervenue trois fois avant même le début de l’œuvre, ce journal me l’aura au moins appris. Ajouter une ombre imposante ? Non !Surtout pas, le tableau en sera surchargé.

Dans « Drugstore », on voit bien l’ombre d’un pilier, mais plus discret, et de la lumière ramper sur le trottoir. On voit mal les articles ; je pourrais ajouter des objets (non volant, hors sujet) non identifiés. Mais Drugstore, sans jeu de mots faciles, n’est qu’une vitrine. On n’y perçoit personne. Et, plus le tableau sera peuplé, plus il peuplera cette impression de solitude. Quant à la porte, j’ai décidé de l’enlever. Grosse, en bois, brune et obscure, elle est giflée par l’ombre de Silbers Pharmacy.  Non, le tableau montrera le diner et la rue, comme deux mondes juxtaposés-pour ne pas dire parallèles. Rue et restaurant sont parallèles ; comme les clients sont parallèles entre eux. Mais ces deux angles me sont utiles. Hier, cette chaise projetait une ombre qui m’empêchait de bien voir-Jo, qui a bien vu mon journal, prétend que je cherche des excuses. Comme elle-même est peintre, je ne peux même pas lui répondre que c’est un truc de peintre qu’elle ne peut pas comprendre. Aujourd’hui, j’ai une idée très précise de l’angle de vue. Et, comme il faut bien procrastiner, je continue demain.

 

 

J’ai dessiné quelques croquis de personnages. Je ne suis pas le genre de fou qui minutieuse les détails jusqu’à user ses pinceaux, je m’intéresse surtout au cadre, mais j’ai enfin trouvé comment les figer. Le personnage féminin tiendra un objet non identifié (je crois en avoir déjà parlé) : si ma toile rencontre le succès, tout le monde se demandera quel est l’objet en question et le Mystère de l’objet sera un mystère de plus dans ce lieu froid. Je les entends déjà réfléchir à cette question faite pour être une question sans réponse. J’esquisse un sourire (mon sourire, pas le sourire des personnages, il n’y aura pas de Joconde). Cette femme, donc, sera vêtue de rouge et tiendra un objet. Evidemment, Jo en sera l’unique modèle. Je l’avais éblouie, dans  Morning Sun et dans Femme au Soleil ; cette fois, elle sera en compagnie d’un homme, mais juxtaposée à lui.

Plus tard

Les premiers croquis achevés, les premiers commentaires fusent. L’expression n’est pas assez mystérieuse, surtout, le nez évoque un rapace. Oui, c’est elle qui l’a affirmé, je suis un rapace. De là lui vint le nom du tableau ; il contiendra Hawks. Comme il se déroule durant la nuit, elle a naturellement pensé à Nighthawks. Quand je pense que je comptais l’intituler un diner dans la nuit , mais ce titre convient beaucoup mieux à l’atmosphère.

Le lendemain   

Une obsession d’artiste hurle à mon oreille-toujours aussi sourde, du reste. Je peux encore entendre ce hurlement-se mesure-t-il seulement en décibels ? Il se dissipe à peine lors de mes rares répits. Même la nourriture m’évoque le nouveau tableau, et les tasses, et ce maudit percolateur. Seuls pourraient me calmer quelques grands aplats glauques.

Quelques jours plus tard

Comme un élève docile et studieux, je dois prouver que je travaille. Je poursuis donc mes ébauches qui ne montrent que la rue et le bar encore vide. Le personnage de dos et la vitrine du diner apparaissent nets, l’arrière-plan plus flou, la porte a disparu. Ne pas la dessiner sépare plus encore le diner du monde extérieur. L’ombre doit être juste, l’ensemble cohérent face à la réalité. Je m’applique à colorier sans dépasser. J’ai presque la langue tirée et les yeux plissés, et ma grimace se revoit dans mes esquisses. Le grand carré que forme le diner se peuple petit-à-petit de détails. Ma surveillante n’en épargne pas le moindre. Je peux l’ignorer, la distraire en l’embrassant, ou dessiner parfaitement pour qu’elle me laisse tranquille-pour mon honneur de peintre, je choisis la troisième option. J’ai senti qu’elle voulait me prodiguer un conseil, comme au temps où elle peignait, mais qu’elle n’y parvenait pas. Je crois-mais ce n’est qu’une simple impression, pas justifiée- qu’elle est un peu jalouse. Oui, jalouse. Et la prochaine fois qu’elle me demande de m’appliquer- je lui réponds « oui, maîtresse »-la voilà prévenue.

20 janvier 1942

Le moment où je dois peindre est à la fois jouissif et fastidieux. Fastidieux, au point de remettre en cause la dimension choisie (33,1 pouces sur 60 pouces). Ce moment, scolaire, s’éloigne de celui où les idées fusaient, celui où je lisais les Tueurs d’Hemingway, où je me disputais avec Jo pour une couleur ou un percolateur, où j’examinais mes anciennes peintures pour en recycler une idée ou deux. Si je devais décrire l’étape suivante, ce serait en un ordre : circulez, il n’y a rien à voir. Plus le projet cesse d’en être un, plus je me vide et me contente d’obéir à mon moi passé. Mon moi passé ordonne, crée et esquisse, mon moi présent exécute. Si j’étais un peintre de la Renaissance, les tâches harassantes seraient exécutées par une armée d’élèves-et je serais l’homme de la lumière et de l’idée. Même Jo me ̶d̶é̶r̶a̶n̶g̶e̶ ̶ moins une fois le projet lancé. Non, tu ne me déranges pas, je ne voulais pas l’écrire comme ça… Je poursuis l’aplat verdâtre entre la vitre du diner et celle de la boutique derrière lui. Le dessin de cette dernière vitre s’aperçoit. Mon moi passé m’a aussi ordonné d’éclairer la salle au néon, j’en ai peint les murs en jaune vif. C’est le jeu de lumière qui m’intéresse le plus-un manteau de couches répond à cette exigence. Ma main mécanique combat la paresse en s’armant de ce jaune. J’arrête d’écrire, ayant un peu mal à la main.

28 janvier 1942

Heureusement pour mes œuvres que je suis plus assidu en peinture qu’en écriture de journal. Maintenant que Jo s’est écartée de mes écrits comme de mon œuvre, comme si tout cela ne l’intéressait plus, elle me manque presque. Je continue les reflets sur le sols, d’un bleu grisâtre, sans ses conseils. La dernière chose qu’elle m’ait dite sur cette œuvre est, une fois la peinture commencée, de ne plus revenir sur mes décisions, même si j’en juge une imparfaite. Elle pose en silence dans le rôle de la femme, le temps n’est plus aux idées. Alors j’exécute, et raconter une exécution me fatigue.

30 janvier 1942

La toile est achevée. Je pourrai l’écrire encore une cinquantaine de fois tant j’ai l’impression d’avoir accompli quelque chose. On m’exposera, me proposera dans les galeries, m’opposera à tel ou tel peintre. On critiquera mon œuvre. J’essuierai encore quelques remarques désagréables, inévitables. A présent, je ne sais pas si je dois m’impliquer. Un artiste peut-il commenter sa propre œuvre achevée ? A-t-il le droit de le faire, d’expliquer la signification profonde de son œuvre, ou doit-il laisser le public trouver sa propre interprétation, jusqu’à en perdre le contrôle ?  Cette œuvre m’appartenait, je l’ai lâchée dans la jungle des critiques, elle ne m’appartient plus. Ce vol légitime fait de l’auteur un passager, un passant qui vient créer et repart.

Une chose reste sûre, que je choisisse de l’exprimer ou qu’elle demeure écrite ici : je crois que l’humain m’est étranger. Ce que j’ai cherché à peindre, ce ne sont ni les grimaces ni les gestes des gens. Et, bien que ce soit moins le cas pour cette œuvre, ce que j'ai vraiment cherché à peindre, c'est la lumière du soleil sur la façade d'une maison. 

Je veux, avant de réfléchir à une nouvelle œuvre, me reposer un peu sur mes lauriers, quitte à les froisser. J’aime observer la lumière et les bâtiments imposants, mais, à part Jo, l’humanité ne mérite pas un tel examen. Comme le dit cette dernière, vieux, sourd, et misanthrope.

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