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Proper Parfait Goubaux :

une vie, des vies

2019

Bougaux

Albane Liebel

 

 

Début septembre, rentrée à Chaptal. Je dois prendre deux lignes en changeant à Emile Zola, il me faut trente-quatre minutes pour arriver à destination, je dois donc partir à sept heures quinze pour m’assurer dix minutes d’avance. Evidemment je ne parviens pas à partir à quinze et je suis inévitablement en retard. Arrivée à ma station je choisis au hasard une sortie. Elle donne sur une place qui porte comme beaucoup d’autres le nom d’un homme oublié. Un nom qui change de nature pour ne devenir plus qu’un nom commun sans autre sens que celui d’un lieu de passage. Cet homme fut probablement un illustre personnage mais pas suffisamment essentiel à l’Histoire pour qu’il fasse surgir dans nos esprits un portrait, un évènement ou un exploit. Mais je suis en retard, ma réflexion s’arrête là. Je continue ma route sur le boulevard des Batignolles. Je m’arrête au numéro 45 pour entrer dans l’immense antre républicain. Je suis accueillie par de hautes grilles noires qui font barrage à un haut-relief en marbre où est inscrite une interminable liste de noms, au centre, se trouve une figure féminine en bronze. Son corps, vu de dos, est drapé et elle tend une branche de laurier vers le plafond. À ma droite une autre femme qui semble, elle, plus animée est scellée dans une boîte de verre si épais que je n’entends pas ce qu’elle m’indique. Je prends alors, une allée au hasard. J’arrive dans une première cour couverte de bitume où les pierres grises et les briques du bâtiment « classé historique » se marient très mal avec les marquises bleu électrique. Deux surveillants discutent, je m’approche d’eux rapidement:

« Bonjour. Est-ce que vous pouvez m’aider à trouver la salle Prosper Bougaux s’il vous plait. » Ils pouffent de rire. J’ai honte et à la fois je m’impatiente.

« C’est Prosper Goubaux ! G-O-U-B-A-U-X. » Ravie de le savoir mais ça ne va pas m’aider à trouver ma salle.

«  Et donc comment j’accède à la salle Prosper Goubaux ? »

« Alors, c’est très simple, tu traverses la cour, tu vas à droite, tu descends les escaliers … ah non … tu vas à gauche tu montes les escaliers, premier étage et tu vas tomber dessus. »

En contre-bas apparaît une autre cour dont l’agencement me semble quelque peu incongru. De petits palmiers sont placés aléatoirement dans de gros pots plus hauts que leurs troncs. Au centre d’étrangement grandes tables de pique-nique. Au milieu, un toit de chapiteau blanc posé sur quatre mâts. Aucun élève n’occupe encore les lieux. Tous doivent être en train d’écouter le traditionnel et répétitif discours de rentrée. Je fais demi-tour et essaie de suivre le chemin que l’on m’a indiqué.

Quand je vois les escaliers exigus je doute avoir pris la bonne direction. Heureusement le nom de la salle que j’avais déjà oublié est écrit sur une plaque discrètement placée. Je frappe, j’entre. Je réalise le geste idiot que je viens de faire, la pièce est bien trop grande pour que quiconque m’ait entendue toquer. Des bustes blancs sont accrochés en hauteur sous des plafonds à caissons verts. La salle est si grande que la masse d’élèves ne forme qu’un bloc compact au centre de la pièce et laisse une large place libre autour. Devant eux une rangée d’adultes campée sur l’estrade les examine, l’un d’eux, petit, bouclé, chemise noire, me jette un regard dangereux. Je me dirige vers le premier rang évidemment vide. Ma traversée entre la porte de la salle et le siège le plus proche est une odyssée sans fin, mes pommettes chauffent et rougissent alors que les têtes curieuses se lèvent vers moi. Le mur de professeurs m’apparaît maintenant en contre-plongée. L’un a de longues jambes agitées et porte un costume impeccable, la netteté de son physique pourrait l’apparenter à un genre de nouveau dandy. Son léger sourire laisse deviner son enthousiasme pour la fraicheur d’un renouveau pas encore troublé par les désillusions qui vont accompagner cette nouvelle génération. Pas très loin de lui se trouve une grande dame à l’allure sévère et distinguée qui suscite une crainte respectueuse au sein de l’assemblée. Peut-être à cause de son regard attentif sur cette masse d’enfants qu’il va falloir forger. Ses longs cheveux gris sont attachés dans une sorte de chignon qui penche légèrement sur le côté. Le mouvement de sa coiffure semble être le seul élément qui puisse troubler « La froide majesté de la femme immobile ».

Au centre, un homme avec une moustache très blanche mais légèrement jaunissante sur les bords, façon Clemenceau, s’adresse aux élèves. Ses mains, grosses, courtes à la peau sèche reposent sur sa lourde bedaine retenue par une ceinture bien ajustée. Son visage a la même couleur que les antiquités qui le surplombent et son cou est curieusement serré par un nœud papillon. Malgré l’audace de l’accessoire, c’est un homme élégant, parfaitement repassé. Il se tient bien droit et semble très fier de cette imposante salle aux bustes factices, mal disposés, en plâtre grisé par la poussière dont on perçoit la légèreté même vue d’en bas.

Cette salle doit être pour lui le joyau de la cité scolaire.

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Prosper Parfait Goubaux : une vie des vies

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