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Proper Parfait Goubaux :

une vie, des vies

Cauchemar

Lou Lopez

 

 

Nuit de Juillet 1830

 

Epousseter

Bien souvent, c’est de mes manchons gris de lune que je fais sortir poussière. Dans la lumière endormie des vols sadiques, vulgaires ; je pouvais ; nous voyons ; les totalités des tourbillons poussière de lumière, grain de lune égaré, qui porte la guerre à ses voisins. Ils sont vie morts et chevaux. Ma tête et mes sabots étaient ceux d’un pélican ; Tourbillons prenaient forme, n’étaient plus rosace mais figures inconcevables, que tout architecte aurait honoré paternellement ; sexuellement aussi. Tourbillons se faisaient tourbes courbes grandissantes et fortes, fortes par passions ensevelies, la grande peur, je m’y voyais déjà, des pieds à la tête, comment aurais-je pu ?

Comme un grand homme devant l’œil tourbe du pigeon, de la taupe ou de Cicéron, je me voyais, soulevant des cœurs, assécher le monde.

Je suis Goubaux, Prosper Parfait. Ou plutôt, j’écris en son nom ; j’ai saisi la noirceur splendidement nécessaire de l’homme.

Assis dans un café-théâtre clandestin, chassé de mon corps aux aurores, je patiente ; la vielle genêtière me faisait les yeux doux malgré un air pâle. Ses racines évidentes semblent poindre de moi ; je me souviens dormir.

Remué par cette vision, je me levais et, comme pris de rage, j’ouvris mes yeux, devant un courant d’air soudain. Il me semblait avoir entendu deux cris : un pour me saluer, l’autre pour se plaindre…  En attendant, mes yeux étaient toujours recouverts d’un voile, ou plutôt, le voile se reculait et me laissait percevoir une forme d’espace ; sorte d’infini où chaque infime partie peut exister selon son vouloir : révélation suprême de la liberté. Cette libération ne fut cependant que de courte durée ; je fus rapidement confronté à la dure réalité de ma chambre de bonne : encerclé par quatre murs. Pire, tous recouverts de ces draps blancs, cérémonieusement agencés, et les murs perdaient leur aspect euclidien.

C’est en me reculant que je pus réellement mesurer la grandeur de mon pré carré. Un territoire immense, presque trop grand pour ma taille : mes yeux ne reculaient pas avec mon corps, mais dans mon corps. Il me semblait pourtant possible de bouger, lentement, me traînant, courbé, sans émettre le moindre son pour faire oublier ma présence à l’espace.

Mon corps fondait au sol sous les cimes soudaines

Sortis du sol comme cent âmes

Dont le vol incertain s’égraine

Roulement immobile et silencieux des rames

L’onde pure tant espérée s’approchait

Mais à mesure que le temps, d’un trait

Ouvrit ma porte ; se cachait derrière une véritable avalaison, charriant un petit homme frêle ; il ressemblait aux figures fabuleuses qui peuplaient mes jeux d’enfant, d’abord qu’en tant qu’un vague A découpé sur des plaines sans fin, sortant de rêve et bizarrement vêtu. Mais j’ai forgé d’autres personnages, incarnations sur le papier des Grands Hommes, comme ils se représentent bien… A travers leur chair ils perpétuent la poussière d’antan, s’établissent sur scène de ceux qui s’élèvent, comme cette poussière.

 Lui est Latréaumont, un comploteur désabusé contre Louis XIV, et la silhouette contaminant les rideaux, il présentait son corps aux rien ; puis je fus seul sur scène, Latréaumont était seul dressé parmi les sièges vides, sans que je ne le soutienne du regard : où est-il… je me projetais sur un espace vide, homogène cerclé des rideaux rouges aux bords dorés, et s’élevaient derrière lui des cippes de cristal et pyramides fluctuant entre l’horizon et les coulisses. Je descendis quelques marches, atrium, vestibule, péristyle, le tout construit de face, fade, folklorique et lassant. Puis je pris une douche froide.

J’errais alors longuement à travers des rues glacées, guidé par mon inconnu. Cette suite de ruelles semblait toujours monter, nous suivions alors une sorte de filet d’eau là où de grosses gouttes nous repoussaient vers le centre, l’Île de la cité, immense boue informe et ravageuse, rue de l’Homme–Armé, du Plâtre, Chapon se pressaient là où nous prenions les Vieilles-Haudriettes, où l’on flottait dansant, enchanté par la chute des corps, puis nous reprenions cette marche, tombant dans les Ecouffes, sortant par la Bretagne ; le Boulevard du temple était enfin à nous. L’eau montait au bassin et jaillissait avec force ; puis, comme saisis par une inspiration folle, on se mit en tête de s’engouffrer dans le chemin inverse, et tout semblait prendre sens tout en glissant, en s’effondrant sur soi. Le canal Saint Martin n’était pas encore la gorge nécessaire alors à l’inhumation de mon double, son recouvrement partiel à Richard Lenoir.

L’eau asséchée laissait place à un désert sourd. 

Passé l’énième cadavre de carriole

Tandis que chaussés se déformaient 

Buvant à grandes lapées sa gnole

Le sang est rieur, c’était le choléra

Je passais sous une longue arche ; puis tombais.

Goubaux descend aux Enfers, me dis-je ; la catabase parfaite ! me répondit-on. J’interpelais cette voix ; rien ne vint. Alors, je criai deux fois : une pour saluer, une autre par dépit. Puis je me revis, soumis aux haruspices du sommeil, me déformer, m’attirer.

Des morales on peut les voir comme on le souhaite

Car oui, toi, Goubaux, tu vas conquérir le monde

Non pas comme Anchise qui, au travers de l’onde

Du fleuve Léthé donna à Rome corps et être

Mais comme passeur de l’oubli

Prophète maudit sans icône

Sauf d’un personnage et d’une pédagogie

Une lutte acharnée pour un trône

Double : science et littérature

De Latréaumont à Lautréamont,

Il n’est qu’une rature qui bouleversa les lettres ;

Chaptal, son école, incarna la production

Des marchandises et des armes

De l’homme, aussi, par sa sombre nature

Car le rentable a du charme

Quand il sert l’humanité comme porte-feu de ses schèmes 

Les Guerres et les Révolutions, tu en portes le germe… Lautréamont, lui-même, après avoir terrifié ses voisins par ses cris, ne faisant que relire ses doux Chants, où, finalement, il ne fait que comploter contre Dieu, sera à son tour oublié. Pour reparaître inspirateur, matière infini de l’écriture.

La pluie obus balaiera alors le silence incertain des êtres, où des vagues de terres et de corps se fracasseront sur un vaste océan de poussière, dont on ne peut voir les traces qu’à la pleine lumière dans un scintillement rassurant : nous sommes impeccables, hors du monde des morts.

Tu portes donc en toi bien plus que le XXe siècle, Goubaux.

Ceci dit, Tirésias de Thèbes, aède de l’Humanité, se rassit et s’endormit, ivre mort. Me relevant, époussetant mes manches, je m’évaporai, soucieux de rentrer à l’heure pour ne pas inquiéter mon épouse, alors qu’une douce nuit d’automne s’emparait du ciel.

 

 

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