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Proper Parfait Goubaux :

une vie, des vies

Souvenirs de Maurice Monjean

Capucine Guilhot

 

 

1875. Derrière les murs épais de son bureau, tous les bruits sont comme étouffés. Côté boulevard, la ville ronronne dans son dos. A l’autre extrémité de la pièce immense, au-delà des murs chargés de livres et de tableaux, les cris des enfants montent comme une clameur et font trembler les vitres. Un coup d’œil rapide à l’horloge : il est dix heures, et la cloche libératrice vient de marquer le début de la récréation. Le beau soleil de ces premiers jours de printemps est trompeur, et l’air encore vif rosit les joues et fige les traits. Les enfants cependant se réchaufferont bien vite par leurs rires et leurs jeux, se chamaillant avec la même ardeur que bien d’autres générations avant eux, comédie intemporelle qui se rejoue sans cesse, et dont les mots seuls changent au fil du temps. Les talons de la secrétaire claquent derrière la porte en bois. Un moment d’hésitation, quelques coups contre la paroi pour signaler sa présence, et puis une tête qui passe par l’entrebâillement. « Monsieur le directeur… ». Maurice Monjean retient un sursaut : l’imposant bureau, la plaque sur la porte, la déférence du reste du personnel signalent pourtant son titre au sein de l’établissement, mais il ne s’y est jamais fait. Il se sent imposteur. Et à chaque fois qu’on l’appelle « directeur », c’est un autre visage qu’il voit. Le visage de celui qui, quels que soient les noms qui se succèderont sur la porte du vaste bureau, restera à jamais le directeur suprême de son établissement. Celui qui est à l’origine de tout. Il répond à sa secrétaire d’un air absent. Il se sent happé par l’imposant portrait qui trône à droite de la cheminée. Le voilà ce visage, qui lui est si familier : une cinquantaine d’année, rond, au crâne dégarni, l’air tranquille, le sourcil levé et l’ombre d’un sourire sur les lèvres. Habillé de noir, pas austère mais simple. La bonhomie et la fermeté, la simplicité et le génie. Et dans ses yeux, ces yeux qui sont restés les mêmes chez le jeune homme, l’homme mûr et le vieillard, Maurice se perd un instant. Ses propres souvenirs se mêlent aux nombreuses histoires que son maître aimait à lui raconter, réminiscences brumeuses d’un temps regretté.

1835. Il a plu sans discontinuer depuis le début de la nuit, d’une pluie fine, insidieuse, presque invisible, qui n’apparaît que par intermittence à la lumière des réverbères. Le ciel cotonneux de ce petit matin de septembre commence à peine à s’éclairer, timidement, et révèle peu à peu les hautes façades parisiennes au passant matinal. Prosper Goubaux marche seul d’un pas pressé, la tête baissée, sur le pavé luisant. Tout en marchant, il réfléchit, l’esprit déjà plein de soucis malgré l’heure matinale. Il calcule, il rumine, il imagine, il se projette. Il ne se laisse aucun répit. La pluie même qui imprègne ses vêtements semble le rendre insensible. Et puis, soudain, comme s’il se réveillait d’un rêve, il lève la tête, regarde autour de lui, puis s’engouffre au 29 rue Blanche et pousse une lourde porte en bois. Tout à sa réflexion, il a failli rater l’institution Saint-Victor.

Le petit hall dans lequel il pénètre est bien sombre. Plus loin, le long du couloir qui s’ouvre devant Prosper, les salles sont exigües ; là le parquet grince, les murs sont humides, partout les courants d’air se faufilent. Pourtant, cela ne fait aucun doute : un jour, cette institution sera un modèle, une tête de proue en matière d’éducation moderne. Prosper y instillera des idées nouvelles, qui permettront aux étudiants de s’accorder avec l’esprit d’un monde toujours en mouvement. Il en rêve depuis des années. Mais, en attendant, il lui faut encore trouver de quoi payer le charbon pour l’hiver qui s’annonce… A chaque jour suffit sa peine. Prosper franchit le hall et se hâte jusqu’à son bureau, de nouveau si préoccupé qu’il répond à peine aux salutations des élèves qu’il croise dans le couloir. Derrière lui, juché sur une chaise dans la loge du concierge, un petit garçon le suit du regard. De tous les personnages que le jeune Maurice observe à longueur de journée depuis l’entrée, Prosper Goubaux est de loin le plus fascinant.

1837. Dans les rues étroites de Paris où la poussière se soulève des pavés au rythme des pas des badauds et du piétinement des chevaux, l’air est irrespirable par temps de canicule. Même une fois réfugiés dans l’institution Saint-Victor, les enfants étouffent dans les salles mal isolées. Le soleil écrase les arbres rabougris de la cour et ôte aux élèves l’énergie de courir, comme aux oiseaux l’envie de chanter. Tout semble ralenti, engourdi, assommé sous une chape de plomb. Le temps passe affreusement lentement sous l’aiguille somnolente de l’horloge qui trône au-dessus du bureau du directeur. Prosper Goubaux n’y tient plus. Il quitte la pièce surchauffée et rase les murs jusqu’à la loge du concierge, seul refuge ayant miraculeusement échappé à la chaleur écrasante. Albert Monjean est un homme imposant à la moustache généreuse, à l’air revêche et aux cheveux grisonnants. S’il est bien prompt à grommeler dans sa barbe, à distribuer des taloches et à sermonner les garçons qui s’amusent à laisser des mots insolents à la craie sur les murs de l’établissement, c’est un homme profondément bon, qui prend affectueusement les plus petits sous son aile, glisse en douce quelques sucreries aux garnements trop durement punis par leurs professeurs, et ferme les yeux sur un certain nombre de petites exactions qui pimentent la vie bien morne des écoliers. Prosper a toujours eu pour cet homme une affection particulière, et aime à passer parfois quelques instants dans son repaire pour échanger avec lui. Et puis il y a ce curieux garçon toujours juché sur son perchoir, que Prosper a vu grandir de loin et qui doit bien avoir une dizaine d’année maintenant, peut-être un peu moins. Culottes courtes, cheveux hirsutes, yeux lumineux, du moins de ce que Prosper peut en voir, car le visage de l’enfant est plongé dans un énorme ouvrage aux allures d’Encyclopédie. « Comment t’appelles-tu ? » demande aimablement le directeur. « Maurice » répond l’intéressé sans interrompre sa lecture. « Il sait lire votre petit ? » s’étonne Prosper en direction d’Albert Monjean, car il n’a jamais vu l’enfant hors de la loge étroite. « Ah ça, s’exclame le concierge avec un peu de fierté dans la voix, ça fait déjà longtemps ! Vous savez, il fouine, il regarde, il déchiffre ce qu’il trouve… » Ce qu’il trouve ? Prosper observe plus attentivement la couverture du livre, qui lui semble familière. Amusé, il s’approche un peu plus de l’enfant : « Cela vient de la bibliothèque de mon bureau, n’est-ce pas ? » Maurice lève les yeux, l’air vaguement effrayé, mais la bienveillance du regard de Prosper le rassure. Ce qu’il ne peut deviner, c’est que le directeur est déjà autre part. Dans les yeux bleus du gamin, il entrevoit pêle-mêle la minuscule mercerie de la rue du Rempart, ses jeux d’enfants et les coups de son beau-père, ses courses-poursuites avec les marchands furieux sur les pavés irréguliers des ruelles, ses promenades interminables dans Paris le nez en l’air pour déchiffrer les enseignes. Il y lit à la fois le parler populaire, la foule des marchés, la faim qui tord le ventre certains soirs d’hiver, les vêtements élimés qu’on remet tous les jours, et puis la soif de savoir, la curiosité, le courage et l’intelligence. Les yeux de Maurice sont translucides, comme un lac, comme un miroir. Prosper s’y voit, Prosper s’y lit. Il s’en émeut. Et lorsqu’un bon sourire se dessine sur ses lèvres, il s’adresse autant au visage levé vers lui qu’au petit garçon qu’il était autrefois. « Cela te dirait- il , disons, la rentrée prochaine, de suivre les cours de l’institution ? » Le garçon, muet, jette un regard à son père, l’air surpris et légèrement inquiet, mais le concierge l’encourage d’un hochement de tête. Prosper sourit franchement et ébouriffe les cheveux du petit Maurice avec un amusement teinté d’un peu d’émotion. Qui pourrait présager, alors, que les chemins des deux hommes, le précurseur de génie et le fils du concierge, viennent de se lier pour ne plus jamais se séparer ?

1857. Avec l’épaisse couche de nuage qui paraît toucher les toits, le soleil ne semble jamais se lever et une étrange lueur d’aube baigne les rues tout au long de la journée. Les quelques flocons de neige qui tourbillonnaient timidement au début de la nuit se sont transformés au petit matin en bourrasques glacées, et la délicate pellicule blanche déposée sur les pavés n’a pas tardé à se transformer en une boue liquide et noirâtre où les roues des voitures créent de profonds sillons. Maurice Monjean, préfet des études au collège Chaptal, avance d’un pas prudent sur les trottoirs étroits. Il contemple la façade de son établissement avec une pointe de nostalgie. En quelques années, tant de choses ont changé entre ces pierres ! Changement de nom, travaux, changements pédagogiques aussi : Prosper a enfin pu mettre en œuvre toutes les avancées révolutionnaires dont il rêvait, ou presque. Et tandis que l’école prospérait, s’accroissait en élèves et en renommée, tandis que son directeur visionnaire voyait se concrétiser devant ses yeux toutes les espérances qui l’avaient porté jusqu’alors, Maurice Monjean grandissait lui aussi, s’épanouissait aux côtés de son maître, l’étonnait par son intelligence et prenait place à ses côtés. C’est son parcours que Maurice voit lorsqu’il contemple les vieilles pierres du collège, c’est sa propre vie qu’il lit à son tour dans les rides du visage fatigué mais bienveillant de son directeur. Une vive bourrasque le rappelle brusquement à la réalité du froid mordant et de son trajet qui s’achève. Il presse le pas d’un air anxieux : aujourd’hui, justement aujourd’hui, il ne doit pas arriver en retard. Prosper lui a demandé d’être dans son bureau à la première heure.

« Mon cher Maurice… » Prosper a pris un air grave aujourd’hui, et il a fermé la porte de son bureau, ce qui n’est pas habituel. Maurice se sent presque intimidé sur sa chaise grinçante face au directeur qui cherche ses mots. « Mon cher Maurice… Il y a vingt ans, lorsque je t’ai proposé de suivre les cours de l’institution, je n’aurais pas pu imaginer tout le chemin que nous parcourrions ensemble. » Aussitôt, Maurice redevient petit garçon. Au-delà des vitres épaisses du bureau, il se voit courant avec les autres, chahutant dans la neige, riant aux éclats en essayant d’attraper les flocons. Que d’années de bonheur a-t-il passées là ! Prosper l’a fait monter dans les classes, jouer dans la cour, coucher dans les dortoirs, au côté des autres enfants avec lesquels se sont forgées de solides amitiés. Mais surtout, Maurice a appris avidement de tous ses professeurs. Elève brillant, il s’est distingué à de nombreuses reprises par des prix, et il n’a jamais pu retrouver jusque-là de meilleure sensation que de voir, son livre sous le bras, la fierté dans les yeux de son père, et tout l’espoir que son directeur plaçait en lui lorsqu’il lui ébouriffait les cheveux. « Je t’ai toujours tout dit, Maurice. Je t’ai tout appris. Tu m’as accompagné dans les hauts et les bas de cette institution, tu as vu mon rêve prendre forme peu à peu, tu connais les ambitions que j’ai pour le futur de l’établissement… Mais je me fais vieux aujourd’hui. Je suis fatigué. Je suis malade. Il est temps pour moi de partir. » Maurice fronce les sourcils à l’annonce de cette sentence auto-prononcée. Il tente d’émettre une protestation, mais Prosper le devance. « Ouvre les yeux, mon garçon… » Maurice, à trente ans passés, ne peut réprimer un léger sourire en entendant cette appellation affectueuse. « Je mets un temps infini à gravir les escaliers, je n’ai plus assez de mémoire pour retenir le nom de tous mes élèves, et puis, il y a cet estomac qui ne me laisse pas tranquille… Je suis dépassé, Maurice. Il faut l’accepter. Voilà quelques temps déjà que je songe à quitter ma fonction de directeur. »  Le jeune homme fouille dans les yeux de son aîné. Aucun déchirement, aucun désespoir. Juste une assurance tranquille, et un peu de mélancolie peut-être. Comment peut-il être aussi serein, à l’aube de laisser sa place à la tête d’un établissement qui est l’œuvre de sa vie ? Comment être sûr que son successeur saura faire poursuivre au collège sa destinée de précurseur, qu’il pourra donner vie à toutes les idées qui se bousculent encore dans l’esprit de son inventeur ? Qui saura relever ce défi extraordinaire ? Qui pourra s’asseoir à ce bureau, se tenir chaque matin à l’entrée du collège pour saluer ses élèves, veiller sur chaque enfant avec autant d’attention et de bienveillance ? Maurice est désemparé. Il observe cette place en face de lui, il l’imagine occupée par quiconque qui ne soit pas son maître, et cette pensée lui est insupportable. C’est alors, en voyant le bon sourire qu’affiche le directeur, et le regard pénétrant qu’il pose sur lui, qu’il comprend enfin. « J’ai toujours admiré, mon garçon, ton intelligence, ta sagacité, ta capacité toujours renouvelée à réagir, à imaginer, à créer. Tu es un inventeur, comme je l’ai été, mais aussi un homme d’action. Tu as les pieds sur terre. Et tu me connais mieux que quiconque. Je ne vois personne plus indiqué que toi pour me succéder. » Un silence s’installe dans le bureau. Les deux hommes se regardent. Dehors, les bourrasques ont cessé. Un rayon de soleil perce l’épaisseur des nuages pour caresser le bois du parquet. Et le sourire que Maurice adresse alors à Prosper est, à son tour, plein de confiance tranquille.

 

 

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