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Proper Parfait Goubaux :

une vie, des vies

1807

Un beau-père chorégraphe

Valentine Tankéré

 

Il n'est jamais facile de commencer une autobiographie. On se demande toujours à quoi ça sert, pourquoi on l'écrit. Peut-être pour construire son existence, revenir sur ses actes ou ses sentiments ? Ou alors juste pour laisser une trace. Toute ma vie je me suis occupé d'enfants, je les ai vus grandir, s'épanouir, devenir des hommes. J'ai toujours modelé leur humanité. Cela pourrait paraître étrange : enfant, moi, j'étais un objet. Oui, un objet, voilà ce à quoi j'avais été réduit, un objet fait pour souffrir, un souffre-douleur. Victime d'une brute de beau-père, négligé par une mère absente, malmenée elle-même selon les usages de son époque et de son époux. Selon son humeur il nous rouait de coups. Elle, pour l'agacement qu'elle lui provoquait. Et moi, comme sorte de défouloir. C'était une pluie de gifles, de claques qui s'abattaient dans l'appartement. Les scènes se répétaient quotidiennement de sorte que je m'étais construit par elles. Le beau-père se détendait lorsqu'il m'usait, c'était sa forme de plénitude. Un beau-père qui répondait à toutes les caractéristiques attendues pour pratiquer sa nature : brutal, vil, féroce et chorégraphe. Chorégraphe, oui, et pour l'apaiser seul valait le ballet qu'il avait minutieusement organisé et cultivé au cours du temps. Évidemment, sa performance débutait par un échauffement de la voix. Il vociférait divers noms d'oiseaux à mon encontre, provoquant ainsi une douce musique à mes oreilles. La symphonie se répercutait dans l'appartement et sûrement dans tout l'immeuble: « bon à rien», « tu n'es qu'un âne» étaient ses lignes mélodiques. Il poursuivait très vite par une danse effervescente. Par des moulinets à droite, des moulinets à gauche, il tentait de m'attraper. Il suffisait que je lui échappe pour titiller son plaisir malsain et qu'il se décuple toujours plus. La bête était gagnée par une fièvre ruisselante lorsque j'évoquais ma mère, la comparant à une madone qui me protégerait. Un seul instant d'hésitation, d'égarement de ma part suffisait à l'animal pour s'emparer de moi. Alors il me serrait toujours plus fort près de son cœur. Ses mains allaient et venaient dans ma chevelure, toujours plus intensément, plus fermement crispées sur ma tignasse. Elles faisaient voltiger, ébouriffer ici et là des mèches crêpées. A cet instant sa fébrilité augmentait et je sentais son corps tressauter avec toujours plus de vigueur. Des petites gouttes de sueur perlaient sur son front. Avec un regard fou, il prenait de profondes inspirations pour entrer pleinement dans son personnage. Le ballet débutait. Des taloches sur mon visage, des torgnoles sur mon corps, des claques sur mon séant. Il suivait un tempo qui faisait danser ses pattes toujours plus rapidement et agilement. Il me faisait perdre toute notion de la réalité et du temps. Le spectacle était à son apogée si le protagoniste sentait des contestations ou des velléités de lutte de mon côté. Alors le ballet se transformait en un duel toujours plus ardent. La créature ne faiblissait pas et aspirait mon énergie au fil de l'affrontement. Durant la scène final se jouait le coup de grâce. Quand mon personnage lui paraissait assez amoché, il s'empressait de convier son fidèle acolyte. Celui-qui me connaissait depuis mon plus jeune âge, présent dans mon quotidien, il hantait mes nuits et même mes journées. Quand je le voyais accompagner la bête, mes poils se hérissaient et mes muscles se contractaient. Il avait sorti le fouet. Le gazouillement des noms d'oiseaux était remplacé par un orchestre à vent lorsqu'il abattait son compagnon sur mon corps affaibli. Le final était toujours un coup de théâtre. Seulement, il pouvait durer quelques minutes comme une heure. Les couleurs autour de moi devenaient plus vives. Des lignes rouges, or, passaient devant mes yeux, mélangeant l'espace et altérant la réalité. Il me semblait être sur une scène de théâtre, entouré des lourds rideaux.

Ce train-train presque quotidien me donnait quelques indices sur la fin de ce supplice. Quand je sentais mollir ses coups, j'entamais ma libération. Pas à pas ou plutôt glissade par glissade je m'extrayais de ses beignes. Et quand la soif venait à bout de ses forces, il me laissait gisant et s'empressait d'aller au troquet raconter à ses camarades sa nouvelle chorégraphie. Et moi, toujours en rampant sur le parquet, je me dirigeais vers la sortie de scène. Sortir de la pièce ramenait mon énergie, passer la porte de l'appartement me donnait un nouveau souffle, quitter l'immeuble m'offrait des forces nouvelles. Et je courais, je courais dans la rue à en perdre haleine jusqu'au Quai de l'Horloge pour atteindre le Pont-Neuf.

 

 

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