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Proper Parfait Goubaux :

une vie, des vies

1811

Une rentrée des classes à Louis-le-Grand

Juliette Villard


Souvenirs d’Eugène Delacroix

C'était la rentrée. J’étais déjà lassé de revoir ces visages si familiers, semblables à l'année précédente. Tout était pareil, on distinguait une masse sans couleurs, manquant cruellement de fantaisie, composée uniquement du blanc des cols et du gris des chandails.
M. Salvo entra avec l'attitude cérémonieuse qui le caractérisait, il se plaça fièrement en haut de l'estrade, jeta un regard victorieux à l'assemblée et clama d'une voix  solennelle: " Mes chers élèves, je vous souhaite une brillante année scolaire, qu'elle soit rempli de travail et…". Un claquement de porte interrompit ce discours qui semblait pourtant si bien répété. Avant que toute autorisation d'entrée ne soit prononcée, un élève pénétra dans l'enceinte de la classe. Il ferma cette porte grinçante le plus doucement possible et fit des pas courts sur le plancher qui craquait horriblement. Je pense qu'il essaya d'être discret. M. Salvo déjà exaspéré par sa présence lui demanda une explication.
Ce nouveau venu se plaça au centre de la salle l'air désemparé, et lorsque M. Salvo insista alors pour connaitre les raisons qui venaient de le couper dans sa rhétorique, le malheureux prononça un bonjour comme unique forme de réponse.
On ne savait pas vraiment à qui il s'adressait, si c'était au professeur ou à la classe toute entière, juste un bonjour isolé qui flottait au milieu d'un lourd silence . Après cette faible formule de politesse, il se perdit maladroitement dans des explications qui semblaient très complexes : il s'était perdu au sein de l'établissement, ne trouvant pas le chemin des salles de cours puisqu'il était nouveau, il avait raté l'appel pour rejoindre sa classe, alors il avait attendu seul dans la cour puis il avait dû aller aux toilettes car il s'était mis à saigner du nez. Du moins, cette dernière information n'était pas à préciser. Un filet de sang avait coulé sur son uniforme. Des tâches vermillon ornaient le gris fade de la laine, et ravivaient le blanc insipide de sa chemise. Cela contrastait avec ennuyeuse unité que constituait la classe. Eblouissant dans le halo lumineux que déversait la fenêtre, il ne pouvait rester effacé, même le soleil remarquait sa présence, il était au centre de toutes les attentions. La tache flamboyante s'imposait à nos yeux, presque insolente au regard du professeur.
Après cinq longues minutes d'explications sur les causes de son retard qu’expliquait l'architecture du Lycée de Paris, — c’était ainsi que s’appelait alors Louis-le-Grand—, le professeur de latin lui réclama son nom.
"Prospegobaux monsieur" répondit-il d'une seule traite.
" Qu'avez-vous dit ? Goblaux ? "
" Non monsieur, Goubaux : G-O-U-B-A-U-X"
D'un seul coup, un silence vibrant régna dans la classe, cette initiative d'épeler directement son nom sous-entendait à l'égard de tous, que ce noble professeur de littérature ancienne ne pouvait savoir l'écrire. M. Salvo releva la tête, blessé dans sa plus haute estime, regarda fixement cet élève impertinent. Indigné par l’affront qu’il venait de subir publiquement, il lui demanda de la voix la plus glaciale dont sa majesté était capable: " Très bien, puisque vous semblez avoir de réelles compétences de phonétique, permettez-moi de vous inviter à nous réciter la quatrième déclinaison latine sur le modèle de exercitus. Et n'hésitez pas à en épeler chaque mot prononcé. "
A ce moment, les élèves ne savaient pas encore si ce nouveau venu était un effronté ou juste un malhabile. Certains ricanaient sous cape.
Une hésitation interminable s'empara de l'infortuné, je percevais depuis le fond de la classe les battements nerveux de son coeur . Rien ne l'aidait à trouver la confiance nécessaire pour répondre à l'interrogation, que ce soit le regard menaçant du professeur, que ce soient tous les visages attentifs rivés sur lui, le soleil étouffant ou même l'affiche si fièrement encadrée en haut du tableau annonçant qu'en l'année 1805 le lycée, sur la décision du Ministre de l’Intérieur, Monsieur Chaptal avait reçu le titre de Lycée impérial… Ce titre de prestige, décerné depuis six ans déjà, flattait toujours autant les élèves. Prosper lui, semblait en être effrayé. Car ce garçon n'était pas de chez nous, cela se percevait directement. Sa faible élocution, sa maladresse évidente, ses chaussures mal cirées, annonçaient un ressortissant des classes inférieures qui arrivait dans la haute cour. Il y avait de quoi être intrigué !
Après cette trop longue attente pour une question qui nous paraissait pourtant si simple, M. Salvo pas encore satisfait des tortures infligées à sa nouvelle proie lui donna une phrase de Cicéron à lire face à la classe pour que, selon le dire du vieux charognard  "tout le monde puisse entendre votre voix mélodieuse… et cette fois ne vous donnez pas la peine d’épeler ! ».
A la première ligne, il prononça le mot Antiquus, antiQ ce qui provoqua l'hilarité générale.
"Allez donc vous asseoir mon cher Goubaux, vous ne savez pas plus lire qu'un âne ». La sentence était tombée,  le maître de latin avait marqué son mépris. Les rires redoublèrent sur cette injure.
Goubaux se retourna la tête baissée, le front bas, certainement pour camoufler l'écarlate de ses joues. Il s'assit dans le fond de la classe, à mes cotés. Je dois attirer les avortons. Je l'observais alors plus attentivement. Son allure singulière se remarquait d'abord par ses cheveux auburn dressés en épis qu'il tentait sans cesse de plaquer sur le coté, la moiteur de ses mains devait l'y aider. Des cernes violacés soutenaient avec justesse le céruléen de ses yeux, agrémentés par de longs cils noirs, il soutenait un regard qui semblait avoir déjà tout vécu et qui pourtant demandait encore à en vivre davantage. Les traces de sang qui s'étaient logées au creux de ses narines ajoutaient une nuance supplémentaire à ce visage chaud.
Il saisit son crayon et écrivit sur le bout d'une feuille qu'il venait de sortir :" ton prénom ?"
Je lui répondis en notant sur mon cahier Eugène Delacroix ; cette précision m’avait parue nécessaire puisqu'il y avait un second Eugène dans notre classe et je refusais qu'il puisse me confondre avec ce sot. Je lui retournai la question pour lui montrer mon intérêt.
Un rayon de soleil vint à nouveau l'éblouir, soulignant une mâchoire déjà dessinée, des traits fins et le brun d'une moustache précoce. Peut être moins avorton que je ne l'avais pensé, cet homme de lumière était certainement plus vieux que nous autres.
"Prosper" répondit-il d'une voix basse tout en jetant un oeil sur mon cahier plus orné de dessins que de déclinaisons latines.
Cet élève déjà aux allures de jeune homme attendit que l'auguste professeur se retournât dos à la classe pour souligner de manière discrète son goût pour mes créations, trouvant mes dessins vraiment très réussis. Sa voix grave ne se fit pas remarquer une nouvelle fois, mais il transgressait les interdits en osant m'adresser cette parole au milieu d'un cours. Impressionné, ma voix prit un ton alors encore plus cristallin qu'à son habitude pour lui rendre un remerciement presque timide. J'ajoutais pour lui prouver que je pouvais à mon tour me défaire de l'autorité de ce sombre précepteur : " Ah ça ce n'est rien, je peux faire bien mieux" le ton de voix rauque et bas que je m'étais donné me fit mal à la gorge.
Après un instant de silence pour ne pas se faire surprendre, il lança d'une façon brève " je préfère l'écriture". Il dit cela avec un sourire qui ne pouvait camoufler une véritable appétence littéraire.
Sur ces mots, il sortit de son sac un livre à la couverture carminée. Je lus rapidement: "contes et légendes mythologiques". Continuant sa grande transgression, il l'ouvrit sur une page cornée où il était écrit "l'histoire de Sardanapale". L'illustration qui l'accompagnait me fascina : un homme au regard de braise entouré de femmes allongées et dévêtues, rien de mon âge évidemment. Et c’est ainsi que ce grand élève tacheté m'expliqua que ce roi légendaire avait enflammé son propre palais pour mourir entouré de ses maîtresses et de son or. Prosper était un homme en couleurs qui aimait les histoires tragiques. Ce garçon avait du goût. J’avais enfin trouvé un camarade de classe haut en couleurs. Malheureusement il s'était trompé de salle…

 

 

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