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Proper Parfait Goubaux :

une vie, des vies

1827

Au théâtre de la Porte Saint-Martin

Marie Bellanger

 

 

Dans les rues parisiennes illuminées par le soleil matinal du mois de juin, s'acheminait parmi le flux continuel de passants un homme d'une trentaine d'années, qui par sa démarche empressée, semblait tout à fait affairé. Cet homme au regard perçant, à l'allure souple et ferme et entièrement vêtu de noir, c'est Prosper Goubaux. Mais c'est aussi un jeune dramaturge qui, dans moins de six jours donnera la première représentation de sa toute première pièce, Trente ans, ou la Vie d'un joueur, toute première pièce qui, en ce moment même est interprétée, soumise à la critique, modifiée, puis interprétée à nouveau au théâtre de la Porte Saint-Martin. Prosper se dirige en de grandes enjambées vers la Porte Saint-Martin, située à la croisée de la rue Saint-Martin qu'il remonte et du boulevard du même nom. Sur les Grands Boulevards, la porte surplombe les promeneurs de sa splendeur antique. Prosper Parfait Goubaux, ralentissant sa course frénétique, lève les yeux vers l'attique en marbre sur lequel est gravée l'inscription suivante : "Ludovico magno vesontione sequanisque bis captis et fractis germanorum hispanorum batavorumque exercitibus". Inutile de mentionner qu'il serait aisé pour tout bon latiniste de traduire cette formule. Mais Prosper n'en a pas le temps. Il souhaiterait seulement passer sous cette porte d'ici quelques jours, le coeur léger, acclamé par le public et célébrant son tout premier succès théâtral. Prosper prend à droite et pénètre dans le grand boulevard bruyant et effervescent. Plus que quelques mètres à parcourir avant de pouvoir rejoindre la troupe et les répétitions. Déjà, il aperçoit le théâtre qui se dessine parmi les hauts bâtiments parisiens. Son large auvent s'étend sur le trottoir, au-dessus des vagabonds et des gens de théâtre qui s'agglutinent déjà devant les portes battantes de l'entrée. Plus Prosper s'avance, plus l'édifice l'impressionne. Sa façade blanche à laquelle se heurtent les rayons du soleil parvient presque à l'éblouir. Sur le balcon, deux comédiennes parées de bijoux rougeoyants et de longues plumes émeraude discutent à voix basse en découvrant sous leurs lèvres de vermeil leurs dents éclatantes. Prosper gravit les quelques marches qui le séparent de l'entrée en contemplant les affiches sur lesquelles figure le titre de sa pièce. Après avoir jeté un oeil à sa montre, il se précipite vers la salle du théâtre et entre en s'essuyant le front de son mouchoir immaculé. A l'intérieur, la pièce se joue au milieu des ultimes préparatifs de la salle. Ici, on s'occupe des décors, là, une couturière finalise les basques de la redingote d'un acteur et au milieu de la scène, déclamant sa tirade et donnant vie au texte de Prosper, se tient Frédérick Lemaître, interprétant avec fougue le rôle principal de la pièce.

 

             " Non ; et pourquoi le nierais-je ? ne suis-je pas enfin le maître de mes actions ? m'est-il interdit d'acheter un objet qui flatte mes désirs ? et si cet objet vient d'une source impure, dois-je, ou puis-je le savoir ? "

 

Vêtu de noir, comme pour rendre compte de la noirceur du personnage qu'il interprète, Frédérick Lemaître, de petite taille mais d'une prestance impressionnante, semble faire converger tous les regards. Le timbre de sa voix paraît envoûter tous les autres comédiens qui l'observent avec admiration. Prosper, en retrait, le regarde arpenter la scène de long en large, passant devant les autres acteurs qui ont aussi leur rôle à jouer dans cette scène. En l'observant, Prosper ne regrette pas son choix ; il sait que cette pièce sera un triomphe. Alors que la scène continue de se jouer, Prosper croise le regard de Jacques Bedin, son associé, et ami, avec qui il a écrit la pièce. Les yeux pétillants, Jacques désigne le siège vide entre Ducange et lui. Prosper se glisse silencieusement entre les fauteuils d'orchestre et s'assoie près de ses deux collaborateurs. Ducange le remarque, le salue et se penche vers lui :

 

            " Nous avons fait rejouer la fin du premier acte trois fois ! comprenez, cher ami, la difficulté de la mise en scène... et puis, certains termes posent problème ! Monsieur Lemaître insiste pour l'emploi du mot délateur. Je sais que vous préférez le terme dénonciateur mais il affirme ne pas pouvoir déclamer sa phrase correctement sans que cela ne soit changé. "

 

Prosper réfléchit. Cette partie de sa pièce doit être parfaite. Il s'agit de la fin du premier acte, fin du premier jour de son mélodrame en trois journées. A ce moment de la pièce, tous les personnages découvrent que Georges de Germany, le personnage principal interprété par Lemaître est un joueur. Or, il vient d'épouser Amélie qui, apprenant les activités illicites de son mari et comprenant que les bijoux offerts quelques instants auparavant ont été volés, est saisie d'horreur. Prosper voit l'actrice qui l'interprète arracher les bijoux de son cou et les jeter sur le parquet.

 

            " Les voilà ! grand Dieu ! secourez-moi ; sauvez-moi de l'infamie !..."

 

Infamie ? Prosper fronce les sourcils et se lève en frappant une fois des mains. La scène s'arrête instantanément. Tous les regards sont rivés sur lui.

 

            " Je ne pense pas avoir écrit infamie dans cette scène. Puis-je connaître le motif de cette audacieuse modification ? "

 

Ses yeux se posent immédiatement sur Lemaître ; il sait que l'acteur accorde lui aussi une attention maladive aux mots, et il sait aussi qu'il a essayé à plusieurs reprises de modifier ceux de sa pièce. Cependant, cette fois, c'est la voix de Jacques Bedin qui s'élève :

 

            "J'ai pris la liberté de remplacer déshonneur par infamie. Le mot me semble plus juste : Amélie souffre ici d'un déshonneur dépassant la sphère du privé et comme tu le sais, les membres de la famille sont présents dans cette scène en compagnie de Warner et du Magistrat. Le mot infamie me semble donc mieux convenir car il évoque immédiatement la sphère publique."

 

Prosper sait que Jacques est un homme intelligent. Et il sait également quelle signature porte la pièce : Dinaux, un nom valise composé des trois dernières lettres de leurs deux noms, Bedin, Goubaux, d-i-n-a-u-x. Cependant, il a bien du mal à accepter que Lemaître, Ducange et même Jacques modifient son texte. Il voudrait que l'on retienne les mots qu'il a chosis pour ce mélodrame écrit avec tant de ferveur et d'amour pour la langue française. Mais en ce moment précis, il se remémore ce qu'il a toujours conseillé à ses élèves : l'ouverture d'esprit et la considération de l'autre. Toujours soumis aux regards de la troupe et de ses collaborateurs, Prosper fait un effort sur sa vanité d'auteur, il acquiesce et accueille avec courtoisie l'infamie dans sa pièce. D'un nouveau claquement de mains, il relance la répétition et sourit : Trente ans, ou la Vie d'un joueur sera son chef-d'oeuvre.

 

 

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