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Proper Parfait Goubaux :

une vie, des vies

1828

Delacroix peint Richard de Lahautière

Audrey Flachaire

 

 

                  Il était un buste d’enfant, prolongé par des manches de velours noir, au bout desquelles jouaient nonchalamment des mains, encore petites. Au-dessus de ce buste, droit, lui aussi indolent, se trouvait une tête, celle d’un garçon, presque un jeune homme, dont les yeux gris fixaient le dehors. Ce dehors était Paris.

L’hiver était descendu sur la ville, doucement, presque insidieusement, serrait de ses gros doigts gris les gargouilles de Notre-Dame de Paris. Les chats conversaient avec elles d’un air rêveur devant la cité engourdie. Une neige épaisse couvrait l’église St-Eustache, un silence avait pris le quartier des Halles.

Rue Visconti, le tout jeune homme, Richard de La Hautière, attendait, pensif. Au milieu d’un fatras mirobolant en couleurs de toiles, de tasses vides, de pots de peinture, de colle, dans une odeur aigre-douce de vernis, il donnait l’impression d’être posé délicatement, telle une plume, sur un petit tabouret.

Face à lui, comme dans une arène antique, se trouvait son adversaire, le peintre. Il s’appelait Eugène Delacroix.

Il était tendu, concentré, fasciné par l’allure à la fois noble et nonchalante dont Richard était comme imprégné, entièrement revêtu. Richard de La Hautière semblait être né par elle et en elle.

Un court instant, le regard du jeune homme se posa sur le peintre, qui se tendit davantage. Eugène Delacroix  y lut une mélancolie grave et douce, mêlée à une autre force brûlante, toute palpitante : l’ambition. Elle était chaude, en gestation, comme prête à exploser.

Delacroix détenait ce pouvoir qu’ont les vrais artistes ; il pouvait sonder une âme, en extirper son essence, l’insuffler à une toile. Les autres, ne restituent que des personnages, comme muets, empêchés.

Un homme entra dans l’atelier, enveloppé d’un grand costume sombre. Des flocons de neige couronnaient espièglement un haut de forme usé par une vie tourmentée.

Le peintre se fendit d’un sourire aussi fugace que lumineux. « Ah ! Prosper ! »        

A peine ces paroles prononcées, il se replongea dans la création, palette à la main. Prosper-Goubaux restait là, bras ballants, à fixer son élève qui le regardait d’un œil curieux.

Soudainement, quelques notes de piano se glissèrent dans l’atelier, brillantes. C’était Schubert qui s’invitait à la danse. Delacroix sourit, emporté par le jeu perlé. Ses gestes se firent plus lents, mesurés.

A larges coups de pinceau, il avait donné vie à un dandy songeur, qui se détachait d’une nature orageuse. Ses cheveux roux, tels un casque doré, semblaient adresser un fringant défi à l’avenir.

Prosper, lui aussi, semblait tout envoûté par le jeune homme. Il partageait avec le peintre cette intelligence des êtres, et avait perçu tôt toute la richesse qu’il avait à offrir. Le processus d’enseignement le passionnait. C’était comme pétrir amoureusement une pâte meuble, la façonner le plus délicatement possible, pour en tirer une forme, une statue, y découvrir un beau jour un chef-d’œuvre. Cet enfant-là serait son chef-d’œuvre.

Son regard se porta vers son ami, Eugène. A présent il était lion et dragon tout à la fois, rugissant du bonheur de peindre et crachant des couleurs brûlantes et chatoyantes. Il vouait une obsession au rouge vermillon, qui d’ailleurs habitait l’atelier tout entier. Il explosait d’un fauteuil généreusement usé, d’étoffes recouvrant de larges tables sculptées, même le bronze de Diane chasseresse coiffée d’une demi-lune était drapé d’une gaze rouge vermillon. Elle regardait le peintre avec naïveté.

Prosper se sentit un instant envahi d’une étrange tristesse. Ce que ce peintre offrait était appelé à fasciner des générations entières. Mais de lui, que resterait-il, qui se souviendrait de sa vie, de son œuvre ?

 

 

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