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Proper Parfait Goubaux :

une vie, des vies

1835

Deux hommes pour un pseudonyme

Selma Cheikh

 

Etrangement, Prosper s’avança vers cet homme —un grand gaillard à l'allure haute et distinguée, plein d'ambitions, entreprenant des affaires dans tous les domaines et notamment celui du théâtre— un homme donc, qui désormais semblait à Prosper inconnu. Son refus lui avait serré les entrailles. Arrêter de collaborer dans une entreprise si prometteuse froissait Goubaux, qui se remémorait les nombreuses pièces faites ensemble : Richard Darlington, Clarisse Harlowe et bien d'autres encore.

« Pourquoi donc continuer à écrire sous ce nom qui ne correspondait qu’au souvenir d’une amitié déchue ? » Se répétait-il incessamment. Il restait néanmoins en apparence maître de lui et déclara en ces termes ses impressions :

« J’aimais à voir dans ce nom Dinaux la formation parfaite de deux hommes. On y atteignait une sorte d’idéal. La possibilité de créer par le plus fort de nous deux. Ta vivacité s’ajustait merveilleusement bien à mes extravagances que tu pouvais reformer, cela donnait une incroyable dynamique à nos projets.

Puis-je encore prétendre à ce pseudonyme Jacques ?

 

—Je sais que je t'attriste et peut-être même te déçois, s'empressa de répondre Jacques Félix Beudin, cependant, il est un temps où l'on doit se prendre en main, se consacrer aux choses concrètes. Pour moi, vois-tu, le temps de la scène se termine, cela ne me correspond plus. Je n'y trouve plus de plaisir, je voudrais exister pleinement et non plus dans l'ombre d'un pseudonyme. Et si c'est à travers un pseudonyme que j'écrivais c'est que quelque part ma personne n'assumait pas son art, ne le valait pas.

 

—Tu es un homme talentueux, tu sais, Jacques, réagit Goubaux. Ce pseudonyme nous représente tous deux, en rien il ne te nie toi en tant que tel. »

 

Quelques secondes passèrent, Jacques, immobile, les yeux hauts, ne répondait pas. S'impatientait-il ? N'avait-il pas entendu ? Toujours est-il que Goubaux fut contrarié de cette absence de parole. Son ami était-il sincère dans ce qu'il lui avait dit ?

Il tenta alors une stratégie de persuasion peut-être plus saisissante.

« —Quel démon t’aura détourné vers une voie où tu ne pourras te dévoiler dans toute ta splendeur? Quelle idée que ce métier de banquier? »

— Le pragmatisme t’a toujours fait défaut, cher ami, lui répondit Beudin avec une condescendance assurée et un agacement assumé. Vois comme la création met en péril nos vies. Et toi le premier, tu croules sous les dettes ce qui finit par peser sur mon avenir... Veux-tu ruiner ma belle carrière de banquier ? Car oui, je suis avant tout un banquier! Banquier, quel beau métier ! Le métier de l’avenir ! Et tant pis pour mon prétendu talent. Je n’y crois plus.

—Le public ne t’a-t-il donc pas assez chéri ? Retrouve les sensations de la foule qui nous acclame porte Saint-Martin, après notre fameuse pièce ! tu l’oublies donc Les 30 ou ou la vie d’un joueur ? Nous exultions de cette réussite, nous étions les hérauts d'une modernité littéraire prête à s'enflammer. Comme j’aime à y repenser, à te revoir rayonnant dans cette salle, fier de plaire, gratifié, beau… Mais d’où te vient cet abandon si soudain?

—Les temps ont changé. Aujourd’hui je suis un homme raisonnable. Croire que le théâtre est l’aboutissement du meilleur de l’âme n’est qu’illusion.

—Tu m'humilies dans tes paroles si cruelles. Je n'ose même plus me fier à ce que tu m'as semblé être... N'as-tu jamais été sincère avec moi ? Etais-tu toujours dans le jeu ? As-tu ri de moi ? J'espère que non, dis-moi que non, ou je meurs sinon.

— Cesse de te comporter ainsi, enfin.

Il s’exprimait glacialement. Vexé, Prosper s’emporta.

« Ah! Ah! Parbleu! Tu es donc aussi faible qu’un… qu’un… qu’un… J’en perds mes mots. C’est ta violence, pardi! Elle me broie le coeur et me noue la gorge! Je suis bien affligé de te perdre. Notre projet échoue donc ici. »

Un silence apaisant se fit dans la pièce, puis, Goubaux, plus serein dit :

« Permets-moi pourtant de conserver tes lettres, si tu revenais tu n’aurais qu’à frapper à ma porte… »

Il savait sans doute que s'en était fini pour toujours de Dinaux, mais la mort de l'homme de Lettres qu'ils avaient été ensemble lui pesait comme pèse la mort d'un ami intime.

 

 

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