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Père-Lachaise 2018

La vie de famille

 

- C’est encore lui, tu crois qu’un jour il viendra nous déposer des fleurs?

- Non, il va voir les Marquet, comme d’habitude Luis.

- Mais tu as vu l’état de nos fleurs, il serait peut-être nécessaire de les changer non?

- Oui, peut-être. Tu sais Luis, avant que tu n’arrives ici, j’étais bien tranquille, jamais personne ne venait m’embêter, l’état de mes fleurs ne me gênait pas particulièrement. Toi, tu étais loin, au travail peut-être. Mais jamais tu ne venais me rendre visite et cela ne me dérangeait pas. Maintenant que nous habitons ensemble, je regrette ma tranquillité. Tous les matins tu fais les mêmes remarques, tu as les mêmes discours. Nous sommes comme un vieux couple. Au début, ta présence m’emplissait de joie. Savoir que je n’allais plus passer mes matinées seul avec les pigeons me réjouissait. Mais après presque cent ans de vie commune, ta compagnie m’ennuie.

- Ah, parce que tu crois que de mon côté je suis ravi de me réveiller tous les matins à tes côtés. De toujours observer tes faits et gestes. Devoir regarder ces hommes marcher dehors alors que moi je suis cloîtré ici ? Je n’en peux plus j’aimerais pouvoir sortir moi aussi. Mais je ne peux pas, alors je ne me plains pas, je me contente de ce que j’ai. Et puis le spectacle n’est pas si terrible non ?

- Oh tu sais, après cent dix-huit ans, tout cela m’ennuie un peu. Je pourrais te dire exactement la couleur de la tombe des Dury, le nombre précis d’arbres à gauche et à droite, où sont placées ces deux poubelles, dont le vert ressemble à la mousse près du crématorium. Chaque jour, à onze heures passe cette grande voiture blanche, cet homme, une rose à la main, et puis dans la journée les profils se multiplient. On entend parler chinois, arabe, espagnol. On voit de tous les âges de deux à quatre-vingt-dix ans, vivants ou morts. Il n’y a pas un week-end sans qu’un corbillard traverse le cimetière. La routine est agaçante. Je n’y fais même plus attention.

- Regarde papa, regarde la cette femme qui rit, heureuse, dehors. Oh ! comme je l’envie !

- Mais enfin. Elles et ses amies dansent, elles dansent dans un cimetière, entourées de cadavres enfermés dans les chapelles, les caveaux, ou sous les pierres tombales. Elle et ses amies dansent sans faire attention à nousComment ose-t-elle rire ici ? La joie n’a pas sa place dans cet endroit sacré. La moindre des choses serait de respecter ses morts. De les honorer. Et puis surtout de les laisser tranquilles. Son rire m’agace.

- Rabat-joie. Oh tiens ! Regarde. Qu’est ce qu’il tient dans sa main celui-là? Un cigare? La fumée qui sort de sa bouche me parait bien dense et trop blanche pour provenir d’un cigare. Ah mais attends : il y a de la lumière ? C’est trop épais pour être un cigare, et puis c’est gris, on dirait un boîtier d’acier avec un bout en plastique. Mais regarde, regarde enfin, je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi étonnant. Il glisse ce morceau de plastique dans sa bouche et en recrache une fumée blanche, très épaisse. On sent une odeur assez forte aussi, non ?

- Oui, c’est vrai, ça ne sent pas le tabac. Je ne connais pas cet instrument mais ça ne ressemble en rien à ce que je fumais. Dieu que ça me manque le cigare ! Tout le goût du tabac a disparu, tu te rends compte. Ce que j’aime c’est le vrai, le beau tabac, l’authentique, certainement pas cette chose…

- Moi, j’aime leur vie. Leur vie à l’abri de la mort. Leur vie libre.

- Et lui, qui emprunte l’avenue transversale comme raccourci. Ce n’est pas sur une tombe qu’il va déposer ces sacs Auchan, Auchan ?… Au champ ? Au champ du repos… Qu’est donc devenu notre monde Luis ? Chargé d’irrespect. Ça me dégoûte. Au fond, je préfère être mort.

 

Nour Khayat

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