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Isabelle

Mimouni

ATELIER D'ECRITURE

Portraits d'Anciens élèves

du lycée Chaptal de Paris

 

Coralie

par

Timothée Cottin

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 Il y a quelques années de cela, vivait au 45 de la rue Pierre Sémard une lycéenne se prénommant Camille. Cette toulonnaise voguait sans trop savoir où aller : elle profitait de la vie, de son insouciance. Souvent, elle se promenait avec plaisir dans le vieux centre, au gré des doux rayons du soleil et des agréables chants d’hirondelles. Un rien l’émerveillait : des fourmis travaillaient en chœur pour construire leur habitat, elle les encourageait ; un jeune homme aidait une personne âgée à traverser, elle l’applaudissait. Néanmoins, un rien pouvait également la bouleverser : un papillon se cassait une aile dans sa main en voulant s’y loger, elle le pleurait ; un conducteur admonestait un passant pour ne l’avoir pas remarqué, elle sursautait… Sensible : c’est sûrement ce qu’elle était.  

    On proposa à Coralie de s’envoler pour Vienne et d’y finir son lycée : elle accepta. De retour en France deux ans plus tard, on lui conseilla d’aller en classe préparatoire puisque c’est là où vont les bons élèves : elle intégra le lycée Chaptal à Paris. C’était une jeune fille qui se laissait guider par ses parents, par ses amis, par ses professeurs, par la vie… Il était d’ailleurs difficile de savoir si ses rêves de journalisme venaient d’elle-même ou de son entourage qui les lui avait inculqués. Tout le monde le disait, elle était curieuse, ouverte, intéressée, c’était clair, le métier de journaliste était fait pour elle.

    Grâce à cet objectif, Coralie avait survécu à ses deux ans de classes préparatoires chaptaliennes. Survécu oui, car on le sentait et on le voyait, cette période lui rappelait autant de merveilleux souvenirs que de moments très difficiles. Quand elle les évoquait les larmes aux yeux, on revoyait surgir cette sensibilité, caractéristique d’un personnage riche mais fragile. Pendant ces longues années, notre Coralie était toute chamboulée par la vie et les dangers qui pouvaient l’accompagner. En la voyant s’émouvoir de la sorte en racontant cette expérience, les idées fusaient et on se demandait bien ce qui se serait passé si elle avait rencontré une personne mal intentionnée : un drame, voilà ce qui aurait sûrement eu lieu.

    Et ce drame ne fut pas loin d’arriver. Quand sa professeur de spécialité anglais lui rendit une copie notée 1 sur 20 à un mois des concours en lui glissant à l’oreille « et encore j’ai été gentille », ce fut un choc pour elle et Coralie aurait préféré se trouver n’importe où dans le monde si ce n’est dans la salle de cour 74 du lycée Chaptal. Mais ses sacrifices, ses deux années de dur labeur avaient finalement valu la peine. Elle avait encore les larmes aux yeux et il était difficile de dire si c’était de nostalgie ou au souvenir des souffrances passées. 

    Et puis elle avait quitté Chaptal, les années à l’institut de presse étaient passées sans évènement et presque naturellement, elle avait intégré le master de journalisme de Sciences Po, une sorte de revanche sur la vie après son échec au concours d’entrée à la même école deux ans plus tôt. Une année passait, puis deux, trois, quatre, cinq et la voilà, master de journalisme en poche, rédactrice à la radio. Ayant toujours été à fleur de peau, ses deux ans en prépa l’avaient aidée à se structurer et elle présentait désormais un avantage certain sur ses collègues, grâce à son organisation et sa méthode de travail, toujours plus efficaces. Néanmoins et comme disaient les moralistes : « chassez le naturel, il revient au galop ». Notre Coralie n’était pas moins sensible qu’avant, elle avait appris à se canaliser, pas à modifier sa personnalité. Semblable aux eaux d’un fleuve qui se jetaient dans la mer au détour d’un delta, sa sensibilité était prête à jaillir à chaque instant.

    Un beau jour, sa rédactrice en chef vient la voir pour lui demander d’écrire un article relativement élaboré sur la situation climatique mondiale. Sachant que cela n’est pas son domaine de prédilection, elle organise quelques rencontres avec des climatologues réputés. Elle se rend vite compte de la difficulté de la tâche au vu de l’emploi du temps extrêmement chargé des experts qu’elle veut interviewer. Elle parvient quand même à fixer quelques entretiens, s’y rend et commence à rédiger son rapport. Elle connait maintenant très bien la situation qu’elle sait très préoccupante. Le contraste entre les très graves dangers qu’encourt la planète et la faible réaction de la population commence sérieusement à l’inquiéter. Un matin, dans sa boite de réception pleine à craquer de démarchages, publicités et autres sollicitations, elle tombe sur un courriel. Que dis-je LE courriel ! Celui qui va bouleverser sa vie à tout jamais. Il s’agit de la réponse du plus grand docteur dans le domaine de la climatologie, qu’elle a contacté sans trop d’espoir. Elle est surprise que l’expert lui réponde de façon aussi aimable et avenante. Le Docteur Lucien Simaron lui propose une rencontre en fin de semaine. Toute excitée, elle s’empresse d’accepter et s’attelle instantanément à la préparation de ses questions.

    Quelque jours plus tard, donc, le 26 mai 2016, elle a rendez-vous au Café de Flore à 15h00 avec le professeur. Comme d’habitude, elle arrive bien en avance pour disposer toutes ses affaires et calmer son excitation. Et à sa grande surprise, quelques minutes plus tard, elle le voit débouler devant elle. Elle regarde sa montre : 14h55. Que fait-il là en avance se dit-elle ? Je pensais qu’il arriverait en retard pour se faire désirer, c’est un ponte tout de même. Et pourquoi débarque-t-il en courant à toutes jambes alors qu’il est en avance ? Ces questions restent pour l’instant en suspens dans sa tête.

    Pendant ce temps, elle prend soin de scruter son homme. Ses chaussures sont sales et décousues, ses lacets sont défaits. Ses revers de pantalon sont mal faits et asymétriques. Il n’a pas de ceinture et porte un pantalon trop large qu’il est obligé de remonter constamment. Elle remonte peu à peu la tête mais le constat est le même : sa chemise dépasse de son veston, ses manches ne sont pas fermées, on remarque des traces de transpiration autour de ses aisselles et le long de ses bras. Elle monte encore la tête et examine désormais son visage : sa barbe est mal taillée, sa moustache broussailleuse, de son nez coule quelques gouttes de transpiration. De ses rides marquées comme jamais elle en a vues et de sa calvitie, elle devine son âge. L’expert à qui elle va s’adresser est en réalité un vieillard… Un vieillard ? Un vieillard qui court à cette allure, ce qui est sûr c’est qu’elle n’en a jamais vu de pareil. Elle le regarde désormais dans les yeux, des yeux qu’elle pourrait passer sa vie à contempler. Malgré des paupières lourdes et tombantes, ils dégagent un mélange qu’elle sait déjà gravé dans sa mémoire à jamais. La fusion d’un animal apeuré, effrayé, sûrement par sa course effrénée et de la bonté personnifiée, une pure bienveillance qui la touche en plein cœur.

    Elle va alors à sa rencontre, tapote doucement son épaule pour obtenir son attention et se présente à lui. L’homme, encore essoufflé s’excuse de son retard inexistant et suit Coralie jusqu’à la table à laquelle elle s’est installée. Voyant le bonhomme hésitant, Coralie prend les devants et essaye d’installer une atmosphère rassurante en évoquant la météo du jour et les difficultés qu’elle a rencontrées pour venir. A son grand étonnement, il entre tout de suite dans son jeu et s’enclenche une discussion chaleureuse, presque amicale au travers de laquelle nos deux personnages apprennent à se connaitre et écoutent véritablement les récits de l’autre. Forts de leur différence d’âge, ils partagent leur expérience et leur vie si opposées et nait lors une complicité entre les deux qui leur permet d’aborder plus directement la question de la situation climatique actuelle. Coralie s’attendait à une conversation univoque, une prise de parole en continu d’un si grand expert. Au contraire, elle est très touchée de voir l’homme écouter sa vision du monde et la discuter avec passion, et bienveillance. Et malgré tous ces élans de bonté, Coralie ressent une certaine amertume dans la voix de son interlocuteur, comme une sorte de désabusement. Elle n’y prête pas attention au début mais au fur et à mesure que la conversation avance et que les minutes s’écoulent, elle se fait de plus en plus sentir. Ses yeux s’allument tout d’un coup d’une étincelle en entendant cette demoiselle plein d’entrain lui parler. Mais cette braise s’éteint peut à peu. Un élan, une envolée lyrique le prend, puis à la manière d’un ricochet dans l’eau, il s’apaise aussitôt. Camille sent qu’elle s’adresse à une âme faite d’espoirs déçus, de rêves irréalisés. L’homme semble prendre part un court instant à la volonté de Coralie de changer le monde : il s’enthousiasme, l’applaudit, s’enflamme. Mais une seconde plus tard, ses rides reprennent leur place et viennent refermer un visage maussade, désabusé. Et plus la conversation avance, plus la mine de l’homme s’assombrit. Il devient plus calme, plus réservé…plus triste, elle le comprendra après. Et au fur et à mesure que la bougie qui leur sert de lampe perd de sa splendeur, Lucien perd son énergie, il subit la discussion, écoute Coralie d’une oreille distraite en affichant un faux sourire, mais semble sombrer dans un profond désespoir. C’est au moment où il parait presque vouloir disparaitre en dessous de la table qu’il reprend la parole.

    La voix tremblante, les larmes aux yeux, il parvient à lui glisser ces quelques mots : « Coralie, j’ai été très touché de te rencontrer. Je me revois en toi à ton âge et cela me donne l’impression d’avoir une nouvelle vie, une nouvelle chance. Mais il n’en est rien. J’ai échoué et je n’aurai pas de seconde chance. Tu sais moi aussi à ton âge j’ai pris conscience des graves dangers climatiques. Moi aussi je me suis dit que j’allais avertir les hommes et changer la société. Moi aussi j’ai cru pouvoir sauver le monde de sa perte. Mais personne ne m’a écouté… J’ai eu beau me plonger dans les études, gagner en renommée : je les avertissais mais ils se moquaient de moi, je leur montrais des preuves, ils me prenaient pour un fou. Je voyais la planète se détruire peu à peu mais je ne pouvais rien faire : j’étais seul… J’ai voué ma vie à cette cause mais je ne l’ai pas fait avancer. Mon existence n’a servi à rien mais ça encore ce n’est rien. Coralie, j’ai laissé la planète se détruire, je l’ai vu appeler à l’aide mais je n’ai pas pu la secourir. Coralie, j’ai honte… ».

    Sur ces mots, l’homme éclate en sanglots. Notre journaliste est comme paralysée, elle est complètement perdue et de chaudes larmes commencent à couler de ses yeux. Elle les sèche rapidement, et essaye de le consoler mais ces attentions ne font que redoubler la tristesse de Lucien. Il chuchote : « Fuis Coralie, fuis, tu y laisseras ta vie. » Elle lui fait alors la promesse de se battre jusqu’à sa mort pour avertir les hommes et sauver la planète. A cet instant, elle distingue un sourire s’esquisser au coin de la bouche de Lucien. Leur complicité est si forte qu’elle le comprend, sans le vouloir, il lui a confié une mission, elle a repris le flambeau. Quelques instants plus tard, Lucien se redresse, il est calmé. Nos deux personnages se sont tout dit et ils le savent. Après quelques formules de politesse, ils se saluent chaleureusement en se promettant de se revoir.

    En sortant, Coralie est complètement bouleversée. Elle regarde le ciel désormais sombre puis sa montre : 22h. 7 heures viennent de s’écouler depuis le début de l’entretien. 7 heures qui, si elle ne le sait pas encore, vont profondément bouleverser sa vie. Mais elle n’y prête pas attention. Elle est comme hors du temps. Une seule chose l’obsède, la promesse qu’elle a faite à Lucien et la tâche qui lui incombe désormais. En rentrant chez elle, elle prend une décision radicale : changer de vie. Elle en parle à son compagnon qui accepte de la suivre dans ses nouveaux engagements, elle en discute avec son entourage mais s’éloigne de plusieurs connaissances en raison de leur divergence de point de vue. Elle décide de se spécialiser dans son travail pour ne plus traiter que les sujets en rapport avec l’environnement. Coralie veut devenir végétarienne, Coralie veut agir pour la planète mais surtout Coralie veut voyager. Profiter de la vie, découvrir des lieux inédits, sortir de sa zone de confort pour aller vers un ailleurs.

    Elle décide alors de prendre une année sabbatique pour faire un tour du monde. Elle veut sensibiliser les jeunes aux dangers environnementaux et s’envole pour l’Inde pour un mois. Ce voyage est un « trop de tout » : un shot d’odeurs, de goûts, de gens, de saveurs. C’est une véritable claque, un réel dépaysement.

    Après cela, elle s’envole pour le Népal mais est brutalement obligée de revenir en France avec le rapatriement sanitaire du coronavirus. Qu’à cela ne tienne ! Elle a décidé de voyager, elle voyagera. Toujours avec son conjoint, elle continue de s’orienter vers des méthodes de voyage alternatives : elle restaure complètement un van avant de s’échapper sur les routes françaises, elle traverse l’Europe à vélo, de Stockholm à Paris. Quelques centaines d’enfants sensibilisés plus tard, elle revient en France non sans oublier son engagement. Au contraire, elle continue d’écrire de façon engagée et son imagination foisonne d’idées de voyage toujours plus innovantes les uns que les autres. La dernière en date : prendre un train jusqu’à Hanoi.

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