

Isabelle
Mimouni

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Bham ! ronce, ma bronche
« … péniblement, je vois un ciel trop doré pour être réel, où le soleil et les étoiles sont démesurément grands, et où ce qui est censé être une immense boule de lave en fusion est bien trop lisse pour être une immense boule de lave en fusion, et ce qui est censé être un amas infini de faibles lumières traversant une passoire ressemble plutôt à d’aveuglants lampadaires, et je m’imaginais être face à des étoiles filantes, mais je suis surplombée par des ombres qui défilent, qui ternissent à tour de rôle la couleur trop dorée du ciel artificiel, qui n’est pas un ciel, qui n’est même pas bleu, qui me pétrifie, et quand j’essaie de bouger je me sens si démesurément alourdie que je me demande si je suis sur Jupiter, parce que quelle pesanteur, n’importe quoi je ne peux pas être sur Jupiter, parce que Jupiter est trop loin de la terre, et finalement les ombres qui auraient pu être celles de planètes alentour en rotation, sont celles de corps humains qui, vus du sol dans leur verticalité, semblent presque toucher le ciel qui n’est pas un ciel, aïe on me marche dessus et mon corps est rappelé à son existence matérielle, et seulement maintenant je réalise que mon corps entier est absolument au sol et que je vois devant moi sans voir mon corps, mais en ressentant tout son poids quand tous mes membres se réveillent de leur paralysie dans une douleur vive, et la douleur me brouille la vue, et soudain un vinyle tourne et tourne et tourne et m’étourdit, woo-hoo doo doo doo ooh love is love is the message that I bring to you, et un vendeur doré me dit mais comprenez que ce que vous entendez a l’odeur du bonheur, étonnée je lui réponds sans entendre ma voix que le bonheur comme l’argent n’a pas d’odeur, le vendeur devient virulent et crie pourtant on achète bien le bonheur et me secoue et ouvre grand la bouche, tellement que je vois sa luette, ma tête plonge dans le fond de sa gorge, et je suis face au sourire d’une femme qui porte une robe à fleur habitée d’un œil qui regarde le sol, alors je regarde le sol, je distingue péniblement deux amas de chair beige sur la moquette bleu triste, j’essaie de me pencher pour mieux les observer, il me semble que ce sont mes pieds, horreur ils sont nus, ah la femme aussi est nue maintenant elle tient dans ses douze mains d’innombrables chaussures, son sourire toujours figé elle me présente bottines richelieus escarpins talons à bout carré charentaises santiags, et toujours plus sans s’arrêter, la vendeuse fleurie entasse les chaussures qui se mélangent dans leurs textures, daims cuirs lisse granuleux marron mat brillant noir vernis, que je dois chausser en m’observant face à un miroir étroit qui monte qui monte qui montre un reflet dans lequel le magasin est peuplé d’une foule en train de me juger face aux chaussures que je dois essayer, essayer de me rappeler comment les enfiler pendant que la vendeuse trop maquillée avec son rouge à lèvres mal appliqué me dit achetez achetez achetez achetez, et alors je vois les chaussures autour d’elle s’empiler et grossir démesurément, s’agglutiner autour d’elle jusqu’à l’étouffer, la compresser et faire exploser son corps qui projette sur les colonnes blanches moulées un sang presque aussi rouge que ses lèvres qui continuent d’articuler dans un cri aigu qui devient grave, qui devient celui de la foule indignée qui traverse le miroir pour me poursuivre jusqu’en haut des escaliers mobiles du temple de la consommation, où un prêtre joue très sérieusement du clavecin, à moins que ce ne soit de l’orgue à parfum, parfum si pestilentiel qu’il fait s’effondrer la foule enragée aussitôt évaporée en un nuage de fumée, et le prêtre me dit sentez comme vous êtes différente, choisissez votre odeur, sans odeur à soi on n’a pas d’identité, préférez-vous le tartan à la crème ou le pied de poule rôti, laissez-vous tenter par les créations de Pieu, me murmure-t-il avant de se remettre à jouer solennellement actionnant par le seul toucher du clavier le processus de création du liquide mystique, mais je ne réponds pas à ses questions, Pieu être il sonde mon âme, peut-être n’ai-je pas d’âme, à peine cette pensée me traverse-t-elle l’esprit que le prêtre rougit, et dans un grognement infernal il se déforme si bien que sur son front naissent des cornes, et que j’ai devant moi une vache rouge écarlate, qui se met à brûler en enflamme l’orgue-clavecin à parfum, enflamme le bâtiment, les objets, les plantes artificielles, les gens, et moi je reste intacte je n’ai même pas chaud, j’entends seulement un air de piano qui fait vibrer les flammes au rythme des triolets, j’entends une voix au fond de moi qui me dit fuis pars d’ici mais immobile j’ai beau marcher je reste paralysée, je regarde mes larmes s’envoler avec de petites ailes vers le ciel cloisonné, plafond bouché que les flammes destructrices ne parviennent pas à faire s’effondrer, et si occupée que je suis à avoir le nez levé je n’entends pas arriver l’homme derrière moi qui me murmure à l’oreille soyez sereine dans un souffle qui semble venu d’ailleurs, et je me retourne pour l’observer mais il n’est plus là, là sont seulement d’immenses rayons colorés de produits formatés, des boîtes en parallélépipède rectangle parfaitement alignées, et qui par aucune sorte de flammes ne semblent avoir été altérées, et j’en ai besoin, rien ne me l’indique, rien ne me le dit mais oui j’en ai besoin, alors je m’en approche et j’en prends deux, une dans chaque main, chacune affiche comme l’emboitement de formes aux couleurs criardes, le dessin géométrique censé m’allécher d’une pizza de ronds de triangles et de carrés, non je n’ai pas face à moi un emballage d’aliments mais de lego, petits blocs de plastique qui étouffent celui qui les avale, et face à cet amas organisé d’immangeables denrées je ne sais que choisir, sur quoi me décider comment consommer comment remplir mes mains vides et mon temps qui ne demande qu’à être occupé, ce temps que je ne devrais pas penser mais dépenser mais… »
