

Isabelle
Mimouni

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11 décembre :
J’en ai marre qu’on vienne me chercher parce qu’on trouve que je suis trop lent, ou bien par pitié, ce qui n’est pas mieux. J’en ai marre de me prendre les portes, les meubles, les gens, qui se retournent probablement énervés, mais qui ne disent rien quand ils voient les lunettes et la canne. Le silence en plus de l’obscurité. La canne, je commence un peu mieux à la maitriser déjà, à l’utiliser à peu près comme il faut, à m’appuyer dessus pour avancer dans cette vie devenue néant après l’accident. Mais ça patine, je n’en vois pas la fin. Peut-être parce que j’ai encore en moi ce fantasme de revoir. Pas de revoir quelqu’un, ou quelque chose, de précis, ce n’est pas un désir spécifique qui me travaille. Revoir. Simplement revoir. Ce rêve que je fais chaque matin lorsque je sors des langueurs du sommeil, les yeux encore fermés, et que je prie Dieu, le ciel, tout, qu’en les ouvrant je puisse observer avec la brume naturelle du réveil qui se place devant nos yeux ma chambre, ma montre pour y lire l’heure, le rayon de soleil encore orangé qui transperce la pièce par la fente entre les deux rideaux. Mais rien. Mes yeux maintenant ne distinguent à peine plus qu’ombre et lumière, et je dois désormais apprendre à voir avec mon nez, observer avec mes oreilles, apercevoir avec mes mains. « On touche avec les yeux », disait-on dans les musées aux enfants turbulents. C’est cet affreux sentiment d’infantilisation qui m’envahit, et il est complété par l’impression de retourner physiquement à la première enfance, dans ses souvenirs les plus anciens, où un contact physique, une odeur, celle de ma mère certainement, des sons, des bruits plutôt, indistincts, nous reviennent ; mais jamais d’image, ou bien des bribes nuageuses, parfaitement floues, vides de sens, inintelligibles. Je vis dans la peur, constante, omniprésente. L’impression que quelque chose va se jeter sur moi à chaque instant, que même l’air peut à tout moment me mordre le visage. Tout devient agression, danger, objet de mon effroi. La moindre aspérité du sol est un effrayant précipice, chaque panneau sur le trottoir une barrière infranchissable. Être constamment tendu, pour parer le moindre coup ; l’impression d’avoir couru un marathon à chaque sortie de la chambre. Se lever, se laver, s’habiller, manger, ranger trois affaires : autant de minuscules tâches qui deviennent des travaux mythologiques. Je ne serai pas prêt pour tout ça. Jamais. Apprendre à vivre sans l’image, sans le regard, réussir à supporter ce fardeau, à se supporter en tant que fardeau. Ne pas se haïr. Surtout ne pas se haïr.
Depuis que la nuit s’est faite, partout, je ne fais que ça. Me plaindre, gémir, pleurer sur moi-même, en vouloir à tout, à cette porte mal placée sur mon chemin, à cette voiture qui fait trop de bruit en passant, et qui m’empêche de me concentrer sur mes nouvelles tâches ; entendre, percevoir, sentir. C’est si dur ! Voilà que je me plains à nouveau. Mais tout n’est plus que ruine maintenant, tout s’effondre, tout s’est écroulé. A quoi bon ? continuer ? et pourquoi ? ça n’a plus de sens. Comment aimer sans voir, vivre sans voir, être sans voir ; où suis-je dans cette noirceur qui m’englobe et qui m’écrase ? Je pense lâcher prise bientôt, je suis parti déjà avec mes yeux.
18 décembre :
Il y a cinq jours, tentative de confrontation au réel, pour reprendre confiance. Cuisant échec. Comme chaque année, trois semaines avant Noël, c’est-à-dire au pire moment, je me rends Au Bon Marché pour les cadeaux de la famille, toujours les mêmes : le foulard de la tante, le petit parfum de la cousine, les deux cravates de l’oncle, et le Lego de ce petit cousin que je n’ai encore jamais vu (et ne verrai donc jamais), et qui n’a peut-être déjà plus l’âge de jouer à ça. Tous m’ont appelé après l’accident, comment ça va, tu te remets, on est là pour toi, et autres niaiseries qui, partant certainement d’un bon sentiment, confinent parfois à l’hypocrisie. Première épreuve de cette journée éprouvante : m’y rendre. J’ai eu peur de prendre le métro, d’y rester coincé sans pouvoir remonter et errer là-dessous pour le restant de mes jours, ou que sais-je encore ce qui aurait pu m’arriver, enfermé dans le double cercueil du souterrain et de ma propre obscurité. C’est à en devenir complètement paranoïaque. Je frissonne de peur et me crispe d’angoisse à l’idée d’être perdu dans cette ville tentaculaire devenue parfaitement étrangère. Mais il faut y aller cependant, et réapprendre à vivre. J’ai honte rien que de parler du trajet, je n’ai plus en tête le nombre de gens, panneaux, trottoirs, poteaux, qui me sont arrivés dessus. Comme une impression d’être entravé, presque harcelé par des branches ou des racines vivantes qui s’élèveraient sur mon chemin, mues par une volonté irrépressible de me faire tomber, après que les corbeaux de la forêt ont dévoré mes yeux et ont instauré en moi le règne du noir. Ma tête ne tiendra pas. Je ne sais même plus quels visages je croise, surtout ceux des personnes je bouscule, et quelles émotions ou expressions précises les traversent. Ai-je toujours le droit de me réclamer de cette fourmilière qu’est l’humanité ?
Enfin, je suis entré dans ce bâtiment qui, sans que je ne sois particulièrement un des habitués du lieu, m’a semblé être totalement autre. Les envies d’aller voir ce qui se fait de chic et de cher qui me prennent deux ou trois fois par an ne m’ont donné qu’un aperçu de cette immense foire à la consommation, mais je me souviens de chemins que j’empruntais presque machinalement, toujours vers les mêmes boutiques, et ils ont l’air d’avoir disparu. Peut-être ont-ils changé l’organisation intérieure du magasin ? je pense plutôt que s’étale ici mon défaut de mémoire criant : il va falloir entrainer tout cela et vite. Il faut dire que l’odeur des parfums de luxe mêlés les uns aux autres, contaminée par les âcres senteurs de sueur et de plastique neuf, m’a immédiatement donné envie de vomir, par un trop plein écœurant qui a submergé mes narines désormais beaucoup trop sollicitées. Peut-être s’y habitueront-elles ? moi non. Après m’être pris deux ou trois messieurs et une demi-douzaine de mesdames, je me suis réfugié dans un coin, adossé, agrippé à un poteau froid et moite. Le plafond devait être haut : tout bruit résonnait et montait en l’air comme dans une cathédrale. Les voix nasillardes haut perchées des vendeurs Dior ou Chanel, avec ce tic de prononciation insupportable et si parisien qu’est ce -hin ou -han rajouté à la fin des phrases, les talonnades des bottines des dames ou le couinement caoutchouteux des baskets des jeunes, tous semblant consciencieusement se désaccorder et respecter chacun leur tempo différent pour mieux me perdre dans mes partitions déjà bien embrouillées par le noir régnant. Le ronronnement bas et grave, un peu grinçant, m’indiquait que c’était derrière un escalator que je me planquais du reste du monde. J’étais comme un rat traqué et je prenais cette misérable cachette pour un terrier de fortune dans cette usine à angoisse.Sortir de là me dis-je, le plus vite possible, sortir, rentrer chez moi, me coucher, et dormir, pour toujours. Je ne sais pas combien de temps j’ai attendu là, comme une bête affolée, une proie effrayée qui médusée attendait que le prédateur s’en allât. Mais les gens passaient encore et encore, ça parlait et ça braillait, et l’escalator ronronnait, et ça puait, et le poteau était moite ; je n’y comprenais plus rien et j’aurais voulu disparaitre, m’enterrer, me supprimer. Ce qui ne m’aidait pas non plus, c’est qu’en cette période le magasin était plein de langues que je ne comprenais pas : chinois, espagnol, allemand, arabe, même l’anglais mâchonné et recraché des Américains, tout m’était absolument hermétique. Et puis, rien ne me faisait ressentir Noël, pas d’odeur réconfortante de la cannelle ou du bretzel encore tiède, encore moins l’âcreté de bouche du vin chaud qui donne une langue pâteuse ; il n’y avait personne qui vendait des cannes à sucres ou autres sucreries du moment, qui picotent les lèvres gercées de l’hiver et qui donnent une douce chaleur à l’air ambiant. Je n’ai pas ressenti ce sentiment d’être au milieu d’hommes heureux de faire – et de recevoir bien sûr – dans quelques jours des cadeaux à leurs proches, ou même d’être simplement entouré des sapins brillants et apaisants, dont je n’ai senti l’odeur nulle part. De haineuses effluves de bûches trop grosses et trop grasses me venaient aux narines, l’on sentait cette mousse trop sucrée désormais à la mode baignant engourdie sur des biscuits écœurants de nougatine caramélisée à l’excès. Il n’y avait comme sensation que le plus profond dégoût qui se mêlait à ma désorientation totale. Seul un son de clochette d’une pauvre dame, certainement de l’Armée du Salut, qui m’a répondu d’un triste « merci pour eux » après avoir donné une menue pièce de quelques centimes qui avait résonné toute seule dans son chaudron affreusement vide, seul ce son de clochette creuse et fatiguée est parvenu à mes oreilles comme un relent de mes hivers d’avant, et encore était-il si pathétique que je faillis en pleurer sur le moment. Le monde n’a pas tant changé, et les misérables que je ne vois plus le peuplent toujours, dans l’ombre.
Tout m’a semblé donc bien froid là-bas, et si avec d’autres sens l’on pouvait rendre des teintes, je ressentais le gris, le terne, le pâle et le sale ; où était Noël, où est-ce que j’étais ? Terré dans mon coin, en panique, totalement crispé sur moi-même et mon poteau moite, j’ai entendu des pas s’approcher, un peu hésitants, puis une présence très proche, trop proche, quelqu’un qui m’examinait. Ça sentait les cheveux gras et le tabac froid, et après m’avoir reniflé presque au visage, ça m’a demandé « qu’est-ce que vous faites là Monsieur ? vous attendez quelque chose ? » Je lui ai répondu que non, que je voulais juste, sortir, sortir, j’ai déplié ma canne, qui a failli lui arriver dans la figure je crois, parce que je l’ai entendu bondir et se baisser à toute vitesse. Il a grogné, mais cette âme charitable m’a tout de même raccompagné à la sortie. J’avais l’impression d’être scruté de haut en bas par l’intégralité des clients et des vendeurs, d’être la plus parfaite bête de foire. Peut-être n’est-ce que ça être un aveugle ? Suis-je tout à fait condamné à mourir de désespoir comme ça, seul, dans le noir ?
18 décembre :
Toute envie de vivre est partie, je crois, avec la lumière du monde.
22 décembre :
Je reviens du Bon Marché. C’était comme une sorte de dernière chance que je me donnais à moi-même. Je crois que si j’avais échoué, je n’aurais pas dicté ces lignes. J’y suis retourné, malgré tout. A défaut de retrouver la vue j’ai comme renoué avec le goût de la vie. Même trajet, même métro, même obstacles, pourtant tout m’a semblé plus facile, plus naturel. J’étais encore en alerte, tendu au maximum, et toujours gêné par certaines sensations, ce vendeur qui ruminait bruyamment son chewing-gum en accompagnant chaque mouvement de sa mâchoire d’un bruit humide, comme une petite ventouse. L’odeur de cuir neuf de son manteau me tournait déjà la tête, et il n’était pas très agréable, ni lui ni ses collègues, je crois qu’ils se souvenaient de moi. Je décidai de les fuir, me sentant comme sous leur tutelle de commerciaux qui ne veulent pas déranger le client, et je m’en allai en passant près de l’espace de restauration, qui dégageait des relents de beurre fondu, de gras repas, de grosses bûches étalées, fondantes, sur des présentoirs dégoulinants de sucre fondu, tout collait et tout suintait, écœuré je décidai de fuir ces odeurs moites et étouffantes. Les émanations de mauvais café de machine et les bruits incessants des couverts grinçants et dissonants sur les assiettes achevaient de me déstabiliser. Mais cette fois-ci j’étais là pour me battre, je ne me laisserai pas défaire aussi facilement que la dernière fois. Après être maladroitement monté d’un étage avec l’escalator vrombissant de toutes parts, je me retrouvai, plus au calme, sur une moquette ou un tapis moelleux ; j’avais envie de m’accroupir et d’enfoncer ma main au fond de cette douce et chaleureuse couche nuageuse qui m’accueillait délicatement, enfin. J’entendais comme au lointain des clients insatisfaits qui réclamaient je ne sais quoi exactement à de pauvres vendeurs, j’étais ailleurs, planté quelque part avec ma canne, je respirai un air qui n’était pas chargé d’odeur, à cet étage qui me semblait plus reposant. L’on passait de la musique, je crois sur un tourne-disque parce qu’elle grésillait très légèrement toutes les deux secondes environ : ce devaient être des trente-trois tours. J’appréciais alors pendant, je ne sais pas bien exactement, trente minutes, une heure, ou deux peut-être, les choix des clients qui choisissaient leur vinyle dans un grand meuble range-disques dont je fis le tour ; quelques compartiments grinçaient délicieusement lorsque quelqu’un tournait l’axe sur lequel étaient placés les pochettes des chansons. Je ne pouvais, comme à mon habitude, noter le nom des quelques morceaux que je voulais réécouter, mais je me convaincs maintenant que la beauté réside dans l’éphémère désormais, et que je dois m’y habituer.
Se trouvait là par ailleurs un vendeur qui vint à moi, et il me demanda si je voulais participer à la création de mon propre parfum d’intérieur. Il me décrit une sorte de machine à tubes, que je me figurai comme les orgues que j’avais pu voir dans les quelques églises et cathédrales où j’étais entré dans mon ancienne vie. Dans ce temple-ci, l’orgue était voué comme le reste à l’assouvissement des désirs du client, le produit devant correspondre à ses attentes et sa volonté. L’on me proposait de mélanger les liquides contenus dans les tubes à certaines doses prédéfinies par un questionnaire de personnalité, assez vague. Je tentai l’expérience, répondis aux questions : plutôt doux ou rugueux ? créer ou rêver ? forêt ou montagne ? lumière ou obscurité ? Depuis quelques jours, j’avais choisi la lumière, et mon parfum a rendu cette nouvelle volonté de continuer, d’avancer, de vivre. On y sentait la force retrouvée, le musc blanc, l’ambre boisé, le cuir tanné, presque de la mousse verte grimpant sur une vieille écorce d’un vieux chêne. A cette vigueur naturelle se mêlaient une douceur de vivre renouvelée, la fraîcheur d’un thé doux, le sucre de la poire à peine cueillie, encore fraîche, l’épanouissement de l’eucalyptus jeune, la bruyère de printemps, rose au milieu de landes de pierre dévastées. J’étais là, c’était moi, à nouveau.
J’allai alors chercher ce pour quoi j’étais là depuis le début, les cadeaux pour la famille, tout fier avec ma petite fiole de mon précieux parfum. Monté aux rayons de vêtements pour enfants, je m’amusais à toucher les tissus, à ressentir chaque fibre du textile qui glissait entre mes doigts, à deviner les matériaux et les tailles : plutôt rugueux et électrique, est-ce de la laine ? cette douceur-ci est-elle celle du lin ou du coton ? ce que je froisse là au cœur de ma paume, est-ce bien de la soie ? Vibrant avec la toile de jute et m’amollissant dans le cachemire, j’en oubliais tout le reste. Je touchais à tout, je sentais tout, il fallait que je colle chaque robe et chaque chemisette à mes oreilles en les faisant chanter de mes mains, pour qu’elles produisent enfin ces sensations qui venaient combler mon manque. Redevenu, enfant, moi-même, j’entendais à quelques mètres une boîte à musique entamant le Canon de Pachelbel, et je me pris presque à danser avec ma canne au milieu de ma vie retrouvée. Le rythme lancinant du Canon se mit à battre la cadence avec les soupirs, puis les larmes et les cris de désir qu’un enfant lâchait près de moi, et moi, moi aussi je vagissais d’envie d’agripper le monde.
