

Isabelle
Mimouni

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Mon cœur battait ardemment dans ma poitrine, au rythme du battement des ailes des corbeaux qui, en prenant leur envol, dévoilèrent la frontière entre mon monde et le sien. Mon monde était celui de la vie et son monde était celui de l’araignée qui piégeait dans sa toile les imprudents qui, par mégarde, dans une dernière promenade, se perdent dans ses nœuds. Mon cœur était relié au sien comme il était cousu à la vie, mon cœur battait encore à chaque pas, à chaque souffle, à chaque geste, il battait encore, m'entrainant vers la mort. Mais mon amour avait été piégé dans la toile de l’araignée qui l’avait emmené toujours plus profondément dans l'abysse de son nid. Il me fallait dorénavant surpasser l’araignée tisseuse et filer à mon tour le fil, dessiner à mon tour la tapisserie, la broderie, par laquelle je pourrais serpenter le long des arêtes, entre la vie et la mort. Il me fallait traverser sans tomber dans le piège, dans le voile que tissait dans son attente tranquille l’araignée. Une eau sombre se déversait sous mes pieds, mais je la surplombais du haut d’une passerelle dont les parois m’entouraient comme les parois d’un tombeau à travers lequel la lumière du soleil, la lumière de la vie pouvait encore déchirer l'obscurité qui régnait dans l’antre de celle qui m’avait ravi mon amour. Je traversai la passerelle sans plus d’hésitation et me retrouvai devant un escalier, qui mêlait au son de mon cœur tambourinant un grondement mécanique. Alors les ténèbres qui avaient envahi mes sens furent chassées par une lumière froide, bien pauvre image de la lumière chaude, dorée, accueillante du soleil, qui éclairait en contrebas une longue salle où des âmes fantomatiques erraient sans but sous un ciel de boules dorées. Ce fut là que je la vis, mon amour, si fantomatique dans cette lumière si froide, mais jamais une brise si chaude ne vint réconforter mon cœur qu’à cet instant. Je m’élançai dans l’escalier, mes pieds volant sur les marches qui glissaient avec moi, comme pour me guider vers l’amour et vers la mort.
J’ouvre les yeux, les frotte, regarde autour de moi ; je cherche quelque chose, je ne sais pas quoi. Ce n’est pas là. Où suis-je ? Je ne sais pas, je l’ignore. Autour de moi, tout m’est inconnu. Que des ombres. Ça me revient, je suis morte. Je ne sais plus comment. Ni quand. Ni où. Je ne réfléchis plus, ne pense plus, je ne peux plus. Autour de moi, je vois des ombres errer, j'erre à mon tour. Je regarde. Je ne vois rien. Je distingue une lumière forte, très forte au-dessus de moi; elle est loin, très loin. Ce n’est pas le soleil, il ne descend pas ici-bas. Ce ne sont pas les étoiles non plus, il n’y en a pas dans les profondeurs de la terre. Peut-être qu’elle vient de ces grosses boules d’or au-dessus de ma tête Je les aperçois à peine, elles sont loin, si loin. J’erre. Je ne sais où je suis. Je ne vois que des ombres indistinctes. J’erre. Il y a un grand escalier mécanique, il fait un bruit mécanique, j’avance mécaniquement vers lui. Je fais demi-tour, je sais que je ne peux pas le monter. Je me souviens. Je suis morte, je suis descendue par là. On descend mais on ne remonte pas. Jamais. On est mort. L’escalier est à sens unique. Il conduit ici entre les ombres, on y reste. Je ne vois plus seulement des ombres. Il y a des objets aussi. Ce sont de longs étalages. Là-haut, on est vendu en bas. En bas, on vend tout comme en haut. On achète, toujours. A jamais. Dessus, ce sont des parfums. Pourquoi vendre des parfums aux morts ? Peut-être parce qu'ils sont putrides, je l’ignore, je ne sens rien, pas même les parfums. Il n’y a pas d’odeur. Tout est étouffant. Il n’y a pas de flammes en enfer. Seulement cette lumière aveuglante. Je brûle. J’erre, parmi les ombres. Elles ne me voient pas. J’aperçois un miroir. Je n’y vois aucun reflet. J’aurais dû avoir peur, je ne ressens rien. Je continue à errer.
J’étais enfin sous terre, dans cette salle si froide, parmi ces fantômes si vides. Mais mon cœur continuait de battre, comme mon corps continuait sa course, une course si délicate, aussi délicate que l’odeur qui se dégageait de cette salle si froide. Comme une fleur blanche qui éclot au milieu des roches dures et froides, le parfum qui se dégageait des étalages quadrillant la salle, embaumait les corps vides, ravissait le dur et froid marbre des murs. Je frémis, ces effluves me caressaient les sens, le nez, ce nez qui sentait encore, du haut de la balustrade, ces effluves avec lesquelles je m’envolais. Les fleurs des champs que je lui avais offertes maintes fois dans le royaume des vivants, sous le soleil qui métamorphosait sa peau en or resplendissant, nous avaient retrouvés jusqu’au pays où plus rien ne pousse, où plus rien ne vit. Je suivis le chemin que traçaient pour moi les effluves, virevoltant, serpentant le long des rambardes, toujours plus profondément, jusqu’à ce que le marbre froid qui tapissait la salle ne glace mon corps tout entier. Que n'aurais-je donné pour lui offrir à nouveau ce parfum, mon amour, là où la lumière ne transformait plus sa peau en or, mais la rendait translucide, transparente, un tissu trop fin pour les yeux insensibles, et aussi pur que le diamant pour celui qui désire et qui adore. Je l’avais vue traverser ces âmes et ces fantômes, ces rayons et ces allées, pourtant je ne la voyais plus, seul le parfum des fleurs laissait ici le souvenir de sa présence à mes sens. La lumière blanche m’attaquait les yeux qui ne voyaient plus, elle semblait faire assaut de tout côté, elle se réfléchissait à travers les formes errantes qui ne m’offraient aucun répit. Là, un éclair me frappa, la pureté de cette lumière était celle de sa peau, pourtant lorsque l’éclat de lumière s’évanouit, elle l’avait suivi dans sa chute et je ne me trouvais plus que face à mon regard rempli de terreur et d’envie, reflété dans un miroir, comme dans la hache du bourreau avant qu’elle ne s’abatte.
J’erre à nouveau, dans un endroit différent, il n'y a plus d’ombres ici, plus les mêmes. Elles sont plus petites, plus calmes, plus muettes. Ce sont des enfants, ils sont morts. On leur laisse des jouets, ils n’y touchent pas, ils ne jouent pas, ils les ignorent, ils ne s’amusent pas. Les jouets restent empilés, les enfants sont tristes, ils se taisent, ils sont morts. Ils sont peut-être à vendre. J’erre parmi eux. Je ne crois pas avoir eu d’enfants. Je ne me souviens plus avoir été un enfant. J’erre. Je suis seule, personne n’est là, seulement des ombres, elles ne me voient pas. L’une d’elles n’a plus de tête. Peut-être n’en a-t-elle jamais eue. On ne sait pas ici. Tout est tranquille dans l’enfer des enfants. On ne joue pas, on est très sérieux. Plus sérieux que dans l’enfer des hommes, les hommes dépensent l’argent, cet argent, ils le doivent encore au passeur, dans leur enfer, ils achètent tout. Même s’ils sont morts. Les enfants sont stoïques, bien pliés, bien rangés, bien silencieux. Je me vends là. Entre les boîtes, les pièces emboîtées, les poupées aux épaules déboitées. Il y a des boîtes à musique. Je n’entends pas leur mélodie, j'entends seulement le bruit mécanique du boîtier qui tourne. Tout est mécanique ici. Les pas, les ventes, les bruits, les ombres, les achats, les clics, les clacs. Tout sauf mon cœur. Il ne bat pas. Il y a des animaux avec eux. À vendre. On oublie le passeur. Une girafe. À vendre. On oublie le passeur, la girafe passe mieux. Ils leur tiennent compagnie, ils sont morts aussi. Ils se tiennent immobiles, les uns sur les autres, ils regardent dans le vide. Je rejoins l’enfer des enfants, je descends un peu plus. Il y a une musique. Je crois la reconnaître ; elle m’échappe. J’erre encore.
Toujours plus profondément me guidaient mes pas. J’étais comme un funambule sur le fil que mes doigts agiles ne cessaient de tisser, semblable à celui de l’araignée pour qui je devenais à chaque pas une cible plus précise. Je tissais vers mon amour qui toujours semblait disparaître, échapper aux mailles que je créais à l’image de celles que la mort avait tendues pour elle. J’arrivai alors dans un labyrinthe de métal. Se déployait devant moi une nouvelle salle dont je devinais la profondeur par son plafond plus bas et la lumière plus rouge, tamisée, enveloppant chaque ombre d’une cape mordorée. Entre les étagères de métal qui s'entremêlaient en une dentelle de bronze dissimulant et dévoilant tout à la fois, rôdaient, guettaient, observaient des ombres moins vides, plus sombres, mais plus remarquables au milieu de l'errance des fantômes, des perdus. Si la lumière que je cherchais était celle de mon amour, je ne pouvais voir que celle de leur manteau doré qui n’avait rien d’éclatant aux yeux de celui qui désire. Pourtant, soudain, derrière l’étagère la plus proche de moi, dissimulée derrière deux hautes bottes de cuir d’un marron bien terne par rapport à elle, se trouvait l’éclat de sa chevelure de cristal. D’une voix que j’entendis à peine, je chantai alors son nom, m’élançant à sa poursuite le long de ma mélodie. Sans même un mouvement de tête en arrière, elle disparut une fois encore laissant derrière elle ce parfum de froid, cette sensation de mort que je ne pouvais plus quitter, qui m’avait enveloppé comme un voile de soie. Je ne cessais de chanter son nom, conter sa vie, louer notre amour, au rythme de ma course, dans l’enchevêtrement de la dentelle à laquelle elle ne cessait de se confondre.
Je n’arrête pas d’errer, je marche, je ne sais plus où je suis, je suis perdue. Les ombres sont là à nouveau. Je traverse toujours ce palais, il n’y a rien là, que des morts, sans vie. Ils achètent encore leur mort. Ils sont ruinés, ils se ruinent encore. Ils vendent leurs os, leurs souvenirs, leur ruine. Les ombres des ombres sur le sol m’agrippent, je les évite, elles errent comme moi. Parfois j’entends une mélodie, elle s'éteint vite. L’escalier est toujours là, son ronronnement mécanique aussi. Les parfums aussi, ils n’ont toujours pas d’odeur ; le miroir aussi, il n’a toujours pas de reflet. J’erre ailleurs, j’entre dans une autre pièce, n’importe où. Je vois deux hommes. Ils ont des blousons dorés, les bras croisés, les chaussures lacées, ils ne bougent pas. Ils observent. Ce doivent être des gardiens des enfers. Des vendeurs. Pour qu’on achète encore, qu’on dépense, qu’on ne pense plus, qu’on oublie. Qu’on reste. A jamais. Sont-ils morts ? Je l’ignore, ils l’ont peut-être toujours été. Leur veste me brûle les yeux, je recule. Il y a des chaussures, beaucoup de chaussures. Je ne sais pas pourquoi. Elles m’écrasent, elles ne bougent pas. Je lève la tête. Il y a une fenêtre, un trou, énorme, rond. On ne voit rien. Je ne sais pas ce que je dois voir. Tout est gris. Pas d’issue. On est mort. Les chaussures sont là. À quoi elles servent, je l’ignore. Juste un objet. Je ne me souviens pas en avoir eu. Les ombres passent, repassent, me dépassent, rapaces. Elles errent toujours. Moi aussi. Non. Je sens… Je sens une odeur… Pas une simple odeur… Elle m’éveille des choses… Je crois me souvenir… Je la connais, je la reconnais… Serait-ce ? Tout est flou. C’est un rêve. J’hésite, je n’y crois pas, je ne suis pas sûre. C’est un charme, cette odeur, il me semble y entendre une mélodie. C’est une ode cette odeur, c’est un cœur qui bat. Je ferme les yeux, la suis. Je n’erre plus.
Alors je joignis à ma voix la musique de mes doigts, la mélodie de mes sens. Derrière les rideaux de dentelle, tout au fond du monde, au cœur du royaume des âmes perdues, m’avait été offert l’instrument du cœur qui bat, du corps qui court, des sens qui vivent. Alors du bout de mes doigts, je mis en marche la machine des êtres aimés, dernière trace du monde d’en haut dans les profondeurs de celui d’en bas. Au gré de la mélodie que je façonnais à son image, les flacons de l’orgue divin laissaient s’échapper le parfum de mon amour, toujours plus loin, toujours plus haut, vers la lumière du soleil, pour le souvenir de celle qui avait été pour moi plus lumineuse que toute lumière, pour cet être que je ne pouvais laisser partir. Comme sa peau était douce, comme ses cheveux étaient brillants, comme son sourire était chaleureux, ses yeux intelligents. Alors le coton, le jasmin, la fleur d’oranger, la pluie s’échappèrent des entonnoirs. Alors elles dansaient, les effluves de mon esprit. Et je chantais, je me souvenais, je vivais et je l’appelais. Je ne m’arrêterais que lorsque l’araignée aurait bâillonné mes doigts et ma gorge, que lorsque plus un son ne s’échapperait de moi. Je ne pouvais abandonner mon amour, désirée, Eurydice, viens à moi !
Il est là. J’en suis sûre. C’est lui. Je me souviens de son visage, je reconnais son odeur, je me rappelle son nom. Orphée. Je veux l’appeler. Je n’ai plus de voix. J’oublie, je suis morte. Il est assis devant un orgue, il mêle sa voix au parfum qu’il crée. Il m’a retrouvée, il m’a guidée jusqu’à lui, il ne m’a pas oubliée. Je suis seule, il vient me chercher. Il ne me voit pas encore, ça ne saurait tarder. Il m’attend, il sait, il me sent, il m’aime. Je l’avais oublié. On oublie lors de la mort. Même l’amour. Même la mort. Est-il vivant ? Oui, je le sens, je le sais. Je l’aime. Je le regarde, j’attends, impatiente. Soudain, il me voit aussi, il me sourit. Et tout à coup, je sens mon cœur qui bat au fond de ma poitrine et je revis et je ressens et je renais. Je respire à nouveau, comme pour la première fois. Qu’il est bon de respirer ! La musique d'Orphée devient plus douce et plus distincte, elle m’embrasse et me caresse les oreilles, son odeur me donne mille baisers. Si je ne parle pas, ce n’est pas parce que je n’ai plus de voix, je la sens à nouveau, prête à jaillir de ma gorge, c’est parce que je pleure et que je ne sais pas quoi dire. Alors je souris, et il pleure aussi. Je m'enivre de son parfum qui me dévoile tout son amour. Qu’il est bon d’aimer et d’être aimée ! Il me dit qu’il va me sortir de là et je le crois. Il faut seulement que je marche derrière lui, en silence, et qu’il ne se retourne pas. Il ne le fera pas, parce qu’il m’aime, et qu'il me le promet. Je suis prête à tout à présent. Qu’il est bon de vivre !
Marchons ensemble, amour, retrouvons le jour. Nos voix se sont épousées, et nos esprits embrasés. Que mes pas guident les tiens, écoutons bien ce refrain. Nos cœurs ne font plus qu’un, unis dans un même destin. Nous suivons le chemin, remontons du lointain. Toi derrière moi, moi derrière toi ; toi devant moi, moi devant toi ; montre moi la voie, écoute bien ma voix. Nous remontons ensemble les enfers, s’étant promis de bien le faire. Nous marchons devant les chaussures, nous passons à vive allure. Devant les ombres des damnés, nous ne cessons de chanter. Remontons plus haut, apprenons ce chant beau. De l’enfer, on se libère. Nous grimpons une à une les marches vers les portes et les arches. Les parfums ne font rien contre mon amour et le tien. Si Caron nous attrape, notre chant lui échappe. Si Hadès nous arrête, nous chantons à tue-tête. Passons les enfants errants, passons les amants pleurant. Passons les jouets cassés et les flacons brisés. Marchons, oui marchons toujours, nous n’oublions que sans amour. Grimpons, oui grimpons toujours, nous ne cessons que sans amour. Suivons, oui suivons toujours, nous ne perdons que sans amour. Sortons, oui sortons un jour, nous n’errons que sans amour.
Nous remontions enfin ! Eurydice ! Comme tu m’avais manqué ! Je vis alors enfin la lumière de l’extérieur, la lumière des vivants, celle dont nul ne peut garder un souvenir exact dans les profondeurs de cet Enfer. Pourtant elle ne m’éblouissait pas autant que la lumière qui brûlait dans mon dos, je sentais le souffle chaud de ses flammes, je sentais nos cœurs battre à l’unisson et nos corps se mouvoir au même rythme. J’entendais ta respiration, un murmure, était-ce un murmure, avais-tu prononcé mon nom Eurydice ? Mon amour, alors que chaque pas que je faisais me menait vers la vie, le fil si solide et si délicat que j’avais tissé reliait nos cœurs. Le parfum de notre amour était entêtant, je ne vivais que par toi. Tu dois être là, je le sais, alors, un éclair. Le saphir de tes yeux. Puis il ne reste plus de toi qu’un vague parfum et la satisfaction qui s’affaiblit déjà. Je suis désolé mon amour. La rapace araignée a été plus forte. Ce n’est pas l’araignée de la mort. Ce n’est pas celle qui t’a emportée. C’est une jumelle, celle du désir. Celle qui ne coupe pas le fil qui nous relie à la vie, mais le fil qui relie nos cœurs, Eurydice. C’est celle qui te piège dans l’illusion des sensations puis te relâche dans un abîme où jamais le bonheur ne t’atteindra. Le parfum de notre amour est déjà loin. Je t’ai vue et je t’ai désirée. Comment pourrais-je le savoir, je ne m’en rappelle plus. A qui parlais-je ? Je ne sais plus. Je ne sais pas. Les étalages de parfums te remplaceront. Qui ? Chacun. Tous. Je me tourne face au désir.
Je suis maintenant devant l’escalier mécanique, avec lui toujours devant moi. Les ombres autour de moi ne me paraissent plus des ombres, je distingue des visages d’hommes et de femmes, tristes et blêmes, entièrement aspirés par cette consommation continue de l’enfer. Ce sont des âmes qui errent. Je vois enfin à quoi ressemble la mort et je frissonne rien qu’à l’idée que j’ai eu moi aussi un tel visage pour lui. Il ne nous reste plus qu’un escalier à monter, cet escalier à sens unique, qui conduit les âmes vers leur demeure éternelle. J’ignore comment nous allons le traverser puisqu’il continue toujours de se dérouler vers le bas, mais je ne m’inquiète pas. Je suis avec lui. Il pose le pied sur la première marche, celle qui descend vers lui, comme s’il n’apercevait pas le sens de l’escalier et les âmes qui pleuvent sur lui. Puis, d’un coup, l’escalier se fige net et Orphée peut avancer. Je le suis, les yeux toujours remplis de larmes, je me rapproche toujours plus de lui. Je sens mon cœur qui bat réellement, mon sang chaud qui coule dans mes veines, mes poumons qui se remplissent d’un air frais. Je crois voir au loin la lumière naturelle, et je suis frappée de remarquer à quel point cela m’avait manqué. Nous y sommes presque, plus que quelques marches. Il se retourne. Il avait pourtant promis. Je croise son regard. Mon cœur s’arrête. Je vois ses yeux, il ne me voit pas. J’ouvre la bouche. Pas un souffle. Rien. Plus rien. L’escalier redescend. Je tombe. Vendue. Par lui. Je disparais. Oubliée. Je suis morte. Prisonnière de cet enfer commercial. Pour toujours.
