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Isabelle

Mimouni

ATELIER D'ECRITURE

Lycée Louis-le-Grand

 

Le Bon marché

par

Clémentine Le Flohic

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Effluves d’une Romance Anonyme

 

 

Chapitre 1: Monotonie parfumée

L’air portait ce parfum propre aux samedis après-midi, lorsque la vie ralentit et que, libéré du travail, l’homme a tout le loisir de se complaire dans le néant du repos. Les rayons du soleil étaient doux et traduisaient cette même sérénité écoeurante.

Une femme d’une quarantaine d’années  marchait hâtivement — à la manière des parisiennes — vers le Bon Marché. C’était un chemin qu’elle connaissait bien. En fait, elle le répétait chaque semaine à la même heure. Il était pour elle si naturel de se rendre au Bon Marché qu’une fois à l’intérieur, elle n’eut pas le besoin de penser pour se déplacer avec aisance entre les stands de parfums baignés de lumière et rejoindre l’escalator. Déambulant dans les couloirs, la femme suivait une routine méticuleuse et s’arrêta une première fois devant des rayons encombrés.

Alors qu’elle attrapait machinalement le chocolat favori de son mari sur l’une des nombreuses étagères, elle sentit un parfum puissant, inhabituel. Le mot parfum n’est pas tout à fait exact ici, peut être le terme de “présence” serait il plus adapté. Toujours était-il qu’il y avait quelque chose d'insaisissable dans cette émanation à laquelle elle avait été soumise. Instinctivement, elle dirigea son regard sur la source de son trouble. Un homme se trouvait immobile au bout de l’allée, scrutant les marques de café sans esquisser le moindre geste.

Il semblait troublé, égaré. Son attitude trahissait sa découverte du lieu, ce qui explique sans doute l’attention de la jeune femme : il était une anomalie captivante dans l’édifice figé. Elle laissa son regard glisser sur l’homme ; ses cheveux noirs tiraient vers le gris, et sa peau portait quelques traces du temps, bien que cela n’enlevât rien à l’éclat candide de son regard. Enfin, sa main se tendit pour saisir une boîte. Les manches retroussées de sa chemise dévoilaient ses avant-bras fermes, et laissaient une vue parfaitement dégagée sur l’anneau ornant son annulaire gauche.

 

 

Chapitre 2: Désir clandestin

Isolé derrière un portant, l’homme semblait hésiter entre deux barboteuses.

Il y a quelque chose de jouissif à observer l’objet de son désir lorsqu'il ne nous voit pas, lorsqu’il n’est rien de plus qu’une page blanche sur laquelle projeter sa faim.

 

 

Chapitre 3: Eveil des sens

Un regard, une parole, un dîner.

L’admiratrice avait été démasquée, et la conversation engagée. Par chance, le Bon Marché ne manquait pas de restaurants où s’installer pour s'abandonner au jeu de la séduction.

Un dîner. Il n’en fallait guère plus pour nourrir le désir et la curiosité des inconnus. Déjà, la main de l’homme glissait au bas de son dos. Il avait l’assurance de son âge et le sourire d’un adolescent.

 

 

Chapitre 4: Badinage innocent

Chaque semaine, le même rituel. Toujours ces regards, ces gestes, ces dîners. Toujours le Bon Marché.

Elle n’était plus certaine de qui elle était, son alliance reposait dans sa poche, et ses enfants jouaient loin de ses pensées.

A cet instant, il la faisait vivre, il lui donnait de la substance.

 

 

Chapitre 5: L’indicible

“Maman part, les enfants.”

A la poursuite de la passion, de la vue, du goût, du toucher. L’Amour sur ses talons.

 

 

Chapitre 6: Le parfum de l’idylle

Elle effectua le trajet jusqu’au Bon Marché pour la dernière fois, l’air transpirait son parfum d’ennui habituel et la jeune femme était soulagée à l’idée de quitter pour toujours ces lieux qu’elle ne connaissait que trop bien. Noël approchait à grands pas, l’établissement s’était paré de décorations dorées, tout semblait célébrer l’évasion des deux anonymes du Bon Marché. Elle attendit alors sous le haut plafond, orné d’immenses sphères dorées et blanches, son estomac noué par le stress. Sa montre indiquait onze heures cinquante huit. Il ne devrait plus tarder.  Son cœur cogne dans sa poitrine, elle a le vertige. Penser la rend malade. Elle sourit, se remémorant ces quelques mots de Marguerite Duras : “ Je suis exténuée de désir”.

Mais une heure plus tard, il lui fallut admettre qu’il ne viendrait pas.

Au cours de cette heure d'attente, elle songea aux raisons d’une telle absence. Elle cessa bien vite cependant, et établit un constat froid, animal : elle était affamée. Elle brûlait de se consumer. C’est ce suicide par la passion qui lui avait été refusé ce jour-là.

 

Elle ne voulait pas quitter le Bon Marché, pas encore. Il lui fallait marcher au travers des rayons une dernière fois. Non pas qu’elle ne reviendrait plus, c’était absurde. Mais quand elle parcourrait de nouveau ces mêmes allées, à la même heure, la semaine suivante, elles ne seraient plus pareilles. Cette absence marquait la fin de quelque chose de plus fort encore que l’espoir d’une passion nouvelle, bien qu’elle ne pût pas tout à fait saisir quoi. Toujours était-il que, sous ses pieds, le parquet vernis lui semblait différent. Sous ses mains, les escarpins luxueux ne lui provoquaient plus aucune excitation. Ses yeux ne constataient plus que l’effroyable symétrie des articles, les murs ternes et la froideur des éclairages. Elle n’était pas triste cependant. Indifférente, nostalgique tout au plus, étaient sans doute les mots justes pour définir cette femme qui avait, depuis longtemps, oublié les joies de l’ivresse.

Mais alors qu’elle émergeait lentement de cette brève torpeur romantique, recouvrant la perception désenchantée des âmes les plus endurcies, elle aperçut au bout du couloir une installation nouvelle dont l’usage lui restait à définir. Elle s’approcha, et observa ce monstre métallique renfermant des fioles de verre scintillantes, alignées avec une précision chirurgicale. Chacune des fioles contenait une essence précieuse dont la composition demeurait inconnue.

Sûrement le vendeur avait-il perçu son regard intrigué car il fît quelques pas dans sa direction, un sourire poli sur les lèvres.

- Bonjour Madame, n’hésitez pas si vous avez besoin du moindre renseignement.

- Bonjour, pourriez vous me dire ce que c’est ?

- Bien sûr, il s’agit d’une nouvelle technologie. C’est une machine qui confectionne un parfum sur mesure, suivant les résultats d'un test de personnalité effectué en amont.

- Un test vous dites?

- Oui, il faut répondre à une série de questions sur cette tablette. Souhaitez-vous essayer?

Sans vraiment réfléchir, elle accepta. Peut-être cette attraction insolite la divertirait-elle quelques instants. Puis, une idée lui traversa l’esprit : pourquoi ne pas faire ce parfum sur le profil de l’homme qui l’avait sauvée, pour quelques semaines au moins, de la monotonie du Bon Marché?

Les questions se succédaient, et elle, elle répondait avec une certitude étonnante. Cet homme, qu’elle avait observé des heures durant, ne pouvait être que le support inconsistant sur lequel s’exerçait son imagination. Elle le connaissait véritablement, chose dont elle tentait de se persuader par la rapidité de ses réponses. Il était bien réel et le désir qu’il éprouvait pour elle devait l’être également.

Finalement, les questions n’en étaient pas vraiment. Deux termes antagonistes étaient inscrits de part et d’autre de l’écran et il fallait se situer, à l’aide d’un curseur, en faveur d’un terme ou de l’autre. Certains dilemmes frôlaient l’absurde : sur l’écran s’affichait à présent “lisse/sharp”. Comment pouvait-on espérer se trouver dans ces mots?

Ce que l’homme dégageait n’avait jamais été “lisse” ceci dit. Dès les premiers instants sa présence s’était imposée comme une rupture, un homme éclatant dans une réalité polie. Ses paroles et sa voix s’étaient néanmoins fondues en elle avec une douceur et un naturel rares. Elle plaça alors le curseur à droite de l’écran, “sharp”, en prenant garde à ne pas rendre cette orientation trop nette.

Une question après l’autre : “intérieur/extérieur”, “montagne/forêt”... A la vue de chacun de ces mots germait en la jeune femme des questions nouvelles : comment pourrait-on vivre dans l’ombre de ce qui aurait pu être ? Comment oublier la frustration insupportable d’une passion étriquée ?

Voilà des questions auxquelles elle aurait aimé trouver les réponses.

Au bout de quelques minutes, le questionnaire prit fin, et elle eut tout le loisir d’observer les différents liquides se fondre dans un flacon de verre. Du bout des doigts, elle souleva la fiole, et examina le liquide ambré. Délicatement, elle ôta le capuchon et huma la fragrance pour y découvrir le parfum volatil d'une idylle évanescente.

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