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Isabelle

Mimouni

ATELIER D'ECRITURE

Lycée Louis-le-Grand

 

Le Bon marché

par

Louise Guibert

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LA PRÉCIEUSE ET LE SI BON MARCHÉ

 

Il se trouvait à Paris un grand magasin vers lequel filaient les plus belles personnes. Dans le quartier, on les reconnaissait, parce que paré d’une telle fourrure, ou agrippé à un sac à main de si bon goût, on ne pouvait se rendre qu’à un seul endroit. Les garçons des cafés alentour, notamment, identifiaient redoutablement bien les habitués, et aimaient s’exclamer : « Oh ! vois-tu celle-ci ? c’est la troisième fois cette semaine ! » ; et ils attribuaient même un sobriquet à ceux qui piquaient le plus leur curiosité. C’était le cas de la Précieuse, qui s’était vue ainsi baptisée parce que… eh bien, parce que cela lui seyait parfaitement. Précieuse, elle l’était jusqu’au bout des ongles – du moins l’imaginaient-ils ; car au demeurant ils n’avaient jamais eu aucun moyen de le vérifier.

La Précieuse était une dame sans âge, qui paraissait toujours guindée dans de longs manteaux qui lui donnaient parfois l’air de porter une cape, et toujours remarquablement assortis à un foulard très serré autour de son cou. Un jour de décembre, alors que Noël approchait et qu’il se déversaient des trombes d’eau sur la capitale, on aperçut sa silhouette, enveloppée d’un tissu sombre comme la fin d’après-midi, mais elle semblait bien plus pressée qu’à l’accoutumée, et bien vite, son ombre se perdit dans le vent et la pluie. Elle filait comme une fugitive, sans un regard en arrière, car il n’était plus temps de se demander si elle était bien raisonnable – à combien en était-elle pour cette semaine ? à sa troisième… ou peut-être plutôt sa quatrième visite… ? Mais au fond, cela n’avait pas grande importance : elle avait du temps, de l’argent, et rares étaient les choses qui lui procuraient tant de joie que de céder à l’appel du Temple. Et elle savait que chaque fois qu’elle en passait les portes, toute pensée tantôt un peu amère, tantôt un peu coupable, qui aurait pu contrarier son plaisir, s’envolait. De fait, au moment où enfin elle retira sa capuche, le sourire qui fendait son visage très lisse n’était pas dû au seul soulagement de n’être plus trempée par la pluie ; il trahissait le bonheur immense qui n’enflait qu’ici en son cœur. Elle n’y pouvait rien, elle ne pouvait pas lutter : c’était le Bon Marché.

Elle parcourut avec une vitesse effrayante des allées qu’elle connaissait par cœur, n’ayant plus à l’esprit que l’idée fixe qui s’était imposée à elle un peu plus tôt dans la journée : elle voulait un nouveau parfum. Caprice, nécessité impérieuse… là n’était pas la question. A peine eût-elle mis un pied dans la boutique qu’une vendeuse, très bien peignée et fichée dans un tailleur du même noir que les présentoirs à parfums, se mit à faire défiler sous son nez des échantillons, qui semblaient se multiplier entre ses mains gantées comme par magie. La Précieuse faisait mine d’écouter ses conseils, alors que tout ce qui l’intéressait désormais était de sentir encore un parfum, et sans même s’être laissé le temps de s’en imprégner, de passer à un autre, avec une hâte de moins en moins contenue. Les liquides translucides lui faisaient tourner la tête un peu trop vite, un peu trop fort, l’enivraient, si bien qu’elle finit sans pouvoir déterminer à quel moment elle avait pris ce dessein, par acheter non pas une, mais trois bouteilles. La vendeuse, en terminant d’empaqueter celles-ci, rendit son sourire à la Précieuse. La main crispée sur l’anse du sac, elle prit un bref moment pour lever les yeux vers le plafond, dont la hauteur lui avait toujours donné le vertige. Il était excessivement haut, comme pour faciliter la montée des effluves vers les étages supérieurs. Tout, ici, était admirablement bien pensé.

Ses parfums en sa possession, une autre idée, obsédante, vint s’immiscer en son esprit : elle voulait des charentaises. Il y avait tout juste une semaine, l’une de ses amies lui avait si bien décrit la douceur de la semelle qu’elle s’était sentie éprise de la nécessité impérieuse d’en posséder à son tour, et s’était promis de passer faire un tour du côté des souliers lors de sa prochaine visite au Bon Marché. Alors, se jurant que ce serait l’affaire de « seulement quelques minutes », elle s’engagea dans les escalators, dont le vrombissement sourd lui plaisait comme si ç’eût été une berceuse.

Elle parvint ensuite là où ses pas l’avaient conduite : un petit peu plus à l’écart, entre des présentoirs qui s’élevaient jusqu’au plafond et étaient arqués de façon à former une sorte d’ovale, on vendait des souliers. Se remémorant les paroles de son amie, qui s’était imprimées en son esprit avec une précision effrayante, elle trouva immédiatement les charentaises – il faut dire qu’aussi, en ces temps hivernaux, elles étaient mises à l’honneur, bien en évidence au centre de la boutique sur un présentoir circulaire. Elle fut séduite au premier regard par le motif pied de poules, et comme si on avait entendu son désir de les essayer, on accourut presque auprès d’elle, on la fit assoir sur l’un des gros canapés bleus, ingénieusement disposés de façon à n’être à jamais à plus de trois pas des clients, et en approchant la charentaise de son pied, on vit qu'elle y entrerait sans peine, et qu'elle y serait juste comme de cire. Mais le sentiment qui la saisit lorsqu’elle l’eut chaussée pour de bon relevait de l’indicible ; elle sut simplement que pour rien au monde elle ne pourrait repartir sans, car rien n’avait jamais si bien épousé la forme de son pied, et rien ne lui avait jamais paru si confortable. L’affaire fut vite conclue ; elle céda sans un regret la coquette somme que valaient les charentaises. C’était certainement le prix du bonheur.

Elle sortit un petit peu étourdie de la boutique, et puisque ses achats l’avait plongée dans une langueur à laquelle elle était incapable de s’arracher dans l’immédiat, elle décida de s’offrir un café. Après, elle s’en irait pour de bon ; simplement, elle était si près de Rose Backery qu’il aurait été dommage qu’elle n’y fît pas un tour ; et puis, elle sentait déjà sur sa langue le goût de leur extraordinaire café aromatisé au pain d’épice, servi uniquement en cette saison. Elle arriva donc à petits pas pressés dans son salon de thé préféré, qui lui donnait chaque fois la sensation de tomber dans un nuage : le parfum assez obsédant qui emplissait l’air partout ailleurs cédait ici la place à quelque chose de beaucoup plus doux, beaucoup plus sucré, beaucoup plus innocent, comme pour lui faire oublier que les mots « un café, s’il vous plaît », dans sa bouche, à Rose Backery, au Bon Marché, relevaient de la supplique. La Précieuse avait besoin de ce café presque comme elle avait besoin de respirer. Elle le but dès qu’elle l’eut entre les mains, mais jamais la brûlure du liquide encore bien trop chaud glissant dans sa gorge ne la fit tressaillir. Bien au contraire, elle en aurait redemandé un sur le champ si une ultime idée, plus forte encore, ne venait pas de terminer de s’incruster en son esprit, écrasant par la même occasion toutes les autres. Quoique, ce n’était peut-être même pas une simple idée ; elle était persuadée de l’entendre l’appeler.

L’orgue à philtres.

Et puis mince. Elle serait raisonnable la prochaine fois.

D’un pas encore plus précipité, elle reprit sa course folle, qui fut néanmoins interrompue un bref instant par sa traversée d’une passerelle en verre, qui lui laissait une vue imprenable sur la rue : car de même qu’elle aimait le tournis que lui donnaient les dorures et les lumières trop vivres, de même elle trouvait un plaisir inavoué – et certainement inavouable – à contempler le bas monde depuis son perchoir doré. Sous ses pieds était le bitume, et au-dessus de sa tête un millier de néons. A cet instant, elle aurait détesté être en bas. Alors il lui plut plus encore d’être en haut, et resserrant les pans de son manteau autour d’elle, elle se remit en route ; et enfin, après avoir gravi une petite volée de marches, l’orgue apparut devant elle, encore immobile. Cette partie du Bon Marché était encore bien différente : les couleurs étaient plus mates, le plafond plus bas, l’effluve des parfums moins prenante, et en guise de fond sonore, tout le bourdonnement propre à l’effervescence des premiers étages avait laissé la place à un faible air de jazz, presque imperceptible, qui imprégnait l’air d’une étrange atmosphère de familiarité. On ne montait assurément pas si haut par hasard.

La Précieuse fit les quelques pas qui abolirent une bonne fois pour toute la distance qui la séparait encore de l’orgue. Près de la machine se tenait un homme, qu’elle salua d’un discret mouvement de tête. Elle le connaissait bien, depuis le temps, mais face à lui, elle avait toujours honte, se sentait toujours un petit peu bête, toujours un petit peu faible, et toujours extrêmement vulnérable. Il savait parfaitement ce qu’elle venait chercher, et pourquoi. Il voyait mieux que personne que la Précieuse était de ceux qui étaient incapables de lutter, en avaient une conscience aigüe, et au fond d’eux détestaient cela.

Lorsque l’orgue commença à jouer, un flacon se mit à glisser le long d’un rail circulaire, passant sous divers tuyaux qui, déversant chacun quelques précieuses gouttes, finirent par le remplir tout à fait. La Précieuse avait toujours contemplé cette sorcellerie avec un mélange d’horreur et de fascination. La lenteur infinie avec laquelle les gouttes tombaient dans le flacon excitait son impatience, mais dans le même temps, sa raison se débattait aussi toujours plus fort à ce moment-là, l’enjoignait de mettre un terme à cette farce, de sortir d’ici tant qu’il était encore temps, de ne pas franchir le point de rupture, pas encore. Mais la raison ne l’emportait jamais. Entrer au Bon Marché la bâillonnait, et à juste titre : ce n’était pas sa place.

Finalement, la Précieuse récupéra son flacon, et ne put même pas attendre de s’être dérobée à la vue du joueur d’orgue pour porter le goulot à ses lèvres, et ingurgiter d’un seul trait le précieux liquide. Sa vue se brouilla légèrement, un doux sentiment de bien-être l’envahit. C’était bon, bon, bon, et si Bon Marché.

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