

Isabelle
Mimouni

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Les bons marchands du temple
En ces temps-là, Inès de Saint-Ange était de passage à Paris, dite aussi ville de lumière et de l’art de vivre. En effet, avec l’avènement de l’exode vers les contrées d’Asie et les désirs de plus en plus grandissants des mortels, il était alors rare de retrouver des vestiges de la haute-couture française, ensevelis désormais sous le faux et les stériles croyances au Saint-thétique.
Or, dans les environs de la rue de Babylone, demeurait encore ce sanctuaire qui avait accueilli les plus nobles maisons et les soies les plus fines. Résistant aux sables du temps, c’était un édifice construit sur le roc de la passion et du savoir-faire. Saint-Ange fendit alors le boulevard Raspail, en direction de ce temple centenaire.
Dans le Temple, elle trouva installés les marchands de boîtes, de baumes et de bottines, tous attifés de tuniques en vinyle doré. Derrière les comptoirs, tel le vautour qui scrute la proie de son œil oblique, ils attendaient patiemment l’attention de quelques clients. En cette période bruyante et froide, la fraîcheur aride du dehors perçait les couches et les corps, tandis que la chaleur pesante et moite du dedans vous étouffait dans le brouhaha d’une foule.
S’avançant alors dans l’espace immense du hall principal, Saint-Ange respira subitement cette odeur âcre où le nard et le safran, cannelle, cinnamome, et tous les arbres à encens, la myrrhe et l’aloès, tous les plus fins arômes semblaient se mêler dans l’air frais des climatiseurs. Tout grouillait comme une immense fourmilière autour des stands, des autels et des rayons sur lesquels étaient disposés, à cet étage, divers onguents et huiles qui luisaient sous l’éclat des décorations de Noël. Parmi elles, un lustre énorme et fat, dont les bourrelets généreux faisaient miroiter le feu des éclairages artificiels et faisaient peser, comme il est de coutume en Phrygie, ses milles mamelles sur cette masse humaine. Ici-bas, des femmes s’éventaient le nez avec des bandes de papier, discutant avec les grands vendeurs à propos de l’origine de tel arôme ou la signification de tel parfum. Les marchands s’agitaient, proférant leurs doctrines à propos de ces alcools chers et luxueux, tandis que d’autres, plus en recul, manipulaient des reliques en carton sous films plastiques et gants de coton. « 260 » rétorquaient-ils en souriant. Telle était la valeur qu’ils apposaient à leurs idoles qui prenaient alors mille formes et visages sur des écrans géants comme des apparitions divines.
En levant la tête, Elle pouvait apercevoir ces mille visages qui s’élevaient vers le ciel dans un orchestre de bruits incessants. Dans ces cieux-là, ni trompette ni doux sons de flûte, seulement le bourdonnement régulier de ces escaliers électriques, les chants dissonants d’une foule qui ne s’entend plus, rythmés par le coup du talon qui foule le carreau lustré ou frappe les marches en acier. Saint-Ange suivit ces troupeaux qui se laissaient guider par ce berger mécanique menant ses brebis vers le soleil brûlant de la tentation. De là-Haut, elle abaissa la face vers ces abysses mordorés dans lesquels ces êtres se laissaient vendre et corrompre :
« Pardonnez-leur, pensa-t-elle, ils ne savent pas où ils vont. »
Arrivée Là-Haut, Elle ne retrouva pas ces intérieurs finement décorés et tapissés avec amour par les filles de Jérusalem, ni même les fines architectures où s’exprimait la délicate technique du génie créateur. Au milieu de ce vaste espace, trônait cette cage de bois dans laquelle se découpait un camaïeu orange écarlate qui altérait la vue. C’était le règne des bottines, des sandales, des escarpins agencés comme au pays de Sinhar, dans une tour aux fondations étranges, presque mystiques. Des brodequins aux pointes carrées s’arrangeaient avec une paire de mocassin ocre tandis que de longues espadrilles reposaient, attendant paisiblement que l’on daigne s’y glisser. De cette façon, il n’était plus possible de prêter attention à autre chose qu’au parterre foulé par cette marée d’antipodes, leur martèlement continu, décuplé par cette mosaïque de miroirs dans laquelle on admire la courbe d’une doublure, la peau tendre d’un cuir grainé, ou encore le motif charivarique d’une pantoufle exposée au centre de ce Tabernacle. Après tout, tel était le projet de cet homme de Bellême, de bâtir ce temple philanthropique, cette cathédrale du commerce moderne où l’objet devient cet astre autour duquel s’articulent et s’agitent les serviteurs de Bâal, menant paître leurs agneaux dans des prés d’herbes grasses dans lesquelles ils se vautrent. Il fallait voir ces jeunes brebis impudentes déambuler comme des Princes parmi ces bibelots étincelants, pensant encore avoir leur propre goût, choix et liberté. Il fallait les voir traverser à toute vitesse cette passerelle de verre, couloir au fond duquel on les immolerait sur l’autel de la consommation, mais d’où émanait surtout une délicate musique dont les divines notes…
Cuivres, Trompettes, Tubas tonnaient dans une cadence joyeuse et chaloupée bien qu’assourdissante. On ne savait de quels cieux résonnaient ces harmonies : des quatre coins de cette pièce où se dissimulaient de cubiques ménestrels ? De cette nef qui ressemblait davantage à un salon familial qu’à un solennel déambulatoire ? Ou bien de ce mystérieux orgue dont les tuyaux multicolores scintillaient comme les multiples joyaux des princes d’orient.
“Savez-vous ce que ces senteurs révèlent sur vous ?” susurra le musicien s’extirpant de cette mystérieuse machine. Pensez-vous sincèrement savoir ce que vous aimez, ce que vous voulez, ce que vous désirez ? »
Saint-Ange répondit alors : “l’Homme est un être de goût et de liberté, il sait se rendre maître de sa volonté et ne se rendra pas esclave d’un marché de sifflants imposteurs.”
« C’est ainsi que vous le pensez… Testez vous-même : soufflez à la machine ces aspects de votre pensée et vous saurez sentir la suavité de votre esprit »
Saint-Ange, sentant surtout le danger, s’éloigna de ces effluves de pommes et de pêches juteuses. Elle sillonna les larges allées cherchant encore ce qu’il y avait de bon à sauver. Or, elle ne vit rien d’autre que le défilé que ces immenses affiches, derniers souvenirs de l’histoire de cette sainte bâtisse. Et toutes ces icônes de magazines suppliaient cette héritière de poser son regard sur toutes ces grandes maisons de couture que tous maltraitaient, d'avoir compassion pour le Temple profané par les impies.
Saint-Ange redescendit, et demanda la reconduite de tous ceux qui vendaient et achetaient ; elle menaça d’en répandre la Nouvelle au peuple, de faire fermer boutique, de faire scandale auprès des plus grands noms, ou pire encore, de faire tomber une pluie de diatribes sur les réseaux sociaux. Elle ne laissa personne transporter le moindre chiffon de polyester à travers le grand magasin. Elle enseignait, et déclarait aux gens : « Il est écrit : Cette maison représentera les standards de l’élégance et de la haute couture française. Or vous, vous en faites une caverne de l’étoffe éphémère. »
Son regard se porta alors sur les derniers linges de bonnes factures qu’elle semblait apercevoir entre les immenses mascottes dorées du rayon enfant. Du lin, du jersey, du coton, en voile ou en batiste… des siècles de savoir-faire suspendus à ces microscopiques cintres, à faire pâlir la toilette des plus splendides joujoux. Elle jeta par terre ces étalages de contrefaçon, ces vestes pattes de coq et ces robes « slavery » et dit aux marchands de linge « Enlevez cela d'ici. Cessez de faire de la maison de ma Mère une maison de mauvais commerce. »
Apprenant cela, les vendeurs et les responsables cherchaient comment faire cesser son influence. En effet, ils avaient peur d’elle, car toute la foule était frappée par son enseignement.
Inès de Saint-Ange sortit du temple et un de ses disciples lui dit :
« Tout de même, quelles belles pierres ! Quel édifice magnifique ! »
Saint-Ange lui répondit :
« Oui, regarde bien ces grandes constructions : il ne restera pas une pierre sur une autre, tout sera démoli. »
Elle continua sa route et elle alla s’asseoir sur les pentes de Montmartre, là où elle pouvait encore distinguer les hauteurs du sanctuaire. Ses assistants la prirent à part et lui demandèrent :
« Dis-nous : quand cela se produira-t-il et à quel signe reconnaîtra-t-on que tous ces événements seront près de s’accomplir ? »
Là-dessus,Saint-Ange leur dit :
« Faites attention que personne ne vous induise en erreur. Plusieurs viendront sous mon nom en disant : « C’est cela la mode ! », et ils tromperont beaucoup de gens. Quand vous entendrez parler d’exploitation et de surproduction, levez-vous contre ces conditions innommables et ces principes fallacieux. En effet, on verra se dresser des firmes contre des firmes, il y aura en divers lieux des révoltes, mais ce ne seront que les premières douleurs de l’enfantement. Quant à vous, faites attention à vous-mêmes : on vous volera votre nom, votre précieux travail, vous comparaîtrez devant des juges et des patrons à cause de moi. Quand on vous accusera de produire des tissus encore trop couteux pour des âmes dépensières, ne vous inquiétez pas à l’avance de ce que vous direz : car ce n’est pas en votre nom que vous parlez, mais au nom du raffinement et du travail bien fait. Les grandes industries vous haïront à cause de moi. Mais seule la société qui tiendra bon dans ses valeurs jusqu’au bout, perdurera dans l’éternité. »
- Ceci est ma parole.
