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Isabelle

Mimouni

ATELIER D'ECRITURE

Lycée Louis-le-Grand

 

Le Bon marché

par

Martin Botelho

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LA RUCHE 

Bon Marché. 2024. Paris. Richesses, pouvoir, domination. Voilà comment je décrirai le monde dans lequel je vis.  C’est à peine si je me souviens de ma vie d’avant, celle où les entreprises et les élites économiques n’exerçaient aucune influence sur les organes gouvernementaux, où la République de Menarch s’appelait encore France et n’était pas gangrenée par un essaim d’oligarques autolâtres.  Qui aurait cru, Il y a de ça quelques années, que l’imposante bâtisse que je connus sous le nom de Bon Marché, deviendrait le Palais des Plaisirs d’une république liberticide, le haut lieu du vice sous sa forme la plus pure, la plus originelle ? Qui m’aurait dit, il y a trois ans, que je serais affiliée à une milice, que j’évoluerais jour après jour, Nuit après nuit, à l’intérieur d’un immense complexe alvéolaire, qui m’aurait dit que je deviendrais une nymphe, au service de la Ruche ?  

***

Je passe aux abords de cette méridienne en croissant de lune d’un bleu fumée au centre du rayon chaussures.  Je me sens comme prise au piège sous ce dôme métallique aux allures de cage à oiseaux qui, si cruellement, s’ouvre sur le ciel. Nous vivons dans un monde de vautours, et nous ne valons pas mieux que leurs fientes.  Trois jeunes, tous rejetons d’oligarques, sont affalés là et discutent, à quelques centimètres de la tache sombre qui macule toujours le tissu. Du sang. Celui que j’ai épongé de mes mains une semaine plus tôt. Reliquat d’une de mes nombreuses missions inhérentes à ma formation d’ouvrière, la tache de sang nE reste pas moins une évidence dont j’aurais pu me passer, laissée aux yeux de tous, alimentant les soupçons éventuels d’un gouvernement déjà méfiant.  

Une ouvrière s’affaire déjà au centre du rayon, voletant d’un client à l’autre, ne perdant pas de vue le groupe Népotique, précisément le jeune homme, hÉritier de la Fortune d’une des familles les plus éminentes du gouvernement. Reconnaissable entre toutes par son blouson doré, l’ouvrière que je connais sous le nom de Maelys me dévisage avEc fermeté, serrant la bottine de daim kaki de ses ongles rouge sang, comme le feraient des serres autour de mon cou.

Au sein de la Ruche l’individu n’a pas d’existence propre, nous n’existons que par la Ruche et pour la Ruche ; sacrifiant notre identité pour une cause qui dépasse la cause individuelle. Cela peut sembler injuste voire Trivial, c’est pourtant la dure loi de la nature ; une abeille privée de sa colonie cesse d’être et perd toute raison de devenIr ayant en amont renoncé à Tout élément constitutif de son Identité. 

Je les dépasse et disparais derrière une porte dérobée. L’immense réseau de galeries se déploie devant moi mais ne m’impressionne plus comme il le faisait jadis. Je m’enfonce dans ce complexe labyrinthique, traverse les couloirs sans prêter attention aux individus que je croise. Ces lieux ne sont qu’une vaste ruche où chaque âme est subordonnée à une tâche qui lui est propre. Je pénètre à l’Intérieur de différentes chambres, les quitte, me rapprochant chaque fois un peu plus des entrailles de la Terre.  Enfin, j’atteins mon but, passe les portes du Département des Nymphes et me dirige instinctivement, mécaniquement, machinalement vers le Dispositif d’affectation ; espèce de long tuyau doré depuis lequel nous recevons les missions que les ouvrières nous délèguent. J’actionne le levier et récupère ma Missive. Une photo. Un nom. Nature de la cible : Faux-Bourdon.  Comme à l’accoutumée. A moins que ? Une note manuscrite accompagne ce nouvel ordre de mission.  

Evaluation finale pour promotion rang ouvrière. Bonne chance. Ne nous décevez pas.  

Frappée du sceau de cire écarlate matérialisant une rose surmontée d’une abeille, et succédé de la devise « Chaque abeille butine sa rose », la note ne laisse aucun doute sur l’Identité de l’émettrice ; la reine de la ruche en personne.  

Munie de mon ordre d’affectation, je m’assois à mon bureau, lance Argos et me livre à une analyse biométrique pour localisation visuelle. « Trouve Ambroise Mesny » lui intime-je. Aussitôt connectées, les milliers de sphères dorées, qui composent le lustre suspendu au centre de l’atrium du Bon marché, activent le mode reconnaissance faciale.  

Il était là, assis à une table, les yeux perdus, l’air rêveur. Sont-ils réellement perdus ? Où se perdent-ils sur les courbes féminines des serveuses, sur leurs lèvres ou dans leur chevelure au plus près de leur Nuque ? Le goût de l’interdit brille dans son regard. Chaque être humain est une pyramide de désirs ; en apprenant à discerner le manque enfoui sous le masque des bonnes mœurs, il devient facile d’obtenir ce à quoi nous aspirons. A moi de devenir sa pièce manquante.    

Aussi me faut-il établir le contact. Ici, tout passe par lE regard ; un échange prolongé avec insistance sera compris comme une invitation ; un regard fuyant, comme un refus. Ici, être aimée c’est être vue.  

*** 

Je me poste devant l’une des balustrades circulaires et repère mon faux-bourdon. Toujours assis à sa table, son visage affiche un ennui à peine voilé. Profitant de la lumière du Rideau de pluie dorée qu’offrent les guirlandes lumineuses, je sens les regards se poser sur moi et se perdre le long de mon échine à mesure que je descends l’escalator, vêtue d’une simple robe noire dont le dos nu laisse négligemment apparaître mes fossettes. Je les ignore tous, ne cherchant que le sien. J’évolue entre les tables de marbre et les chaises rembourrées, avant qu’à sa hauteur, le jeune Ambroise ne finisse par relever la tête et m’apercevoir. Echange de regard, léger sourire, et je détourne les yeux. Je le dépasse et vais m’installer au comptoir du bar, sous un tilleul.  

Ce qui est généralement facile de deviner chez les fils de belles familles, c’est le désir de posséder ce que leurs rivaux désirent mais ne peuvent avoir. Au fond, nous ne sommes à leurs yeux que des biens privés qu’ils revendiquent excluables. Ambroise n’échappe pas à la règle. Il me suffisait de paraitre accessible, à portée de main, désirable mais désirée, pour attirer son attention et me garantir son intérêt. Des hommes de tout âge m’approchent, de son âge, de celui de son père, je n’en ai que faire, je me contente d’un intérêt feint pour leurs compliments et conversations, me contente d’être vue. Le jeune Mesny m’apprécie de ses yeux de négociant, essayant de deviner mon juste prix, ma vraie valeur. Parfait.

Je laisse durer ce manège une semaine, puis une deuxième. Au commencement de la troisième, Ambroise lance une offensive. Je me montre froide, inaccessible et distante, puis un assaut en amenant un autre, je feins de baisser peu à peu ma garde, me laisse approcher, me laisse inviter. Au cours de ces dîners, je le laisse parler. En en disant peu, il meublera la conversation en se livrant beaucoup. Eliminer un bourdon c’est une chose, s’informer sur les motifs qui poussent à son élimination en est une autre. Il me faut savoir les informations qu’il détient et agir en conséquence.  Les semaines s’étirent, il pense me tenir chaque jour un peu plus pour acquise. Je repousse encore ses avances qui se font de plus en plus pressantes. J’ai conscience qu’un jour je devrai céder et lui donner ce qu’il veut, lui offrir mon corps. Et quand ce jour arrivera, il perdra la tête. Ce n’est rien. J’ai appris à m’accoutumer à ce qui me paraissait répugnant.  

Vient alors le jour fatidique où je me résous à passer à l'action. Etant arrivée à court d’excuses il me faut agir vite, mais discrètement, pour ne pas attirer les soupçons. L'appel du poison se fait entendre, comme un murmure tentateur dans les méandres de mon esprit, et je décide enfin de m'y soumettre, consciencieusement, pour sceller le destin de celui qui dans sa malchance, a irrité ma ruche.  

 

Je m’approche de l’orgue à parfums aux immenses fioles mordorées qui trône majestueusement au centre de la pièce, attendant que l’organiste me remarque. Les musiques latines s’interrompent ; du jazz s’échappe maladroitement d’un magnétophone malmené par des clients. J’attends. La vendeuse de parfum, une ouvrière au dos doré, me remarque enfin ; je pose mon coude droit sur le comptoir, paume vers le ciel, fais rouler mes doigts, l’invitant à regarder ma main gantée de noir. Un discret signe de tête m’informe de sa compréhension du message. Lorsqu’une nymphe vêtue de noir, n’enfile qu’un gant noir à sa main droite, c’est qu’un faux bourdon est sur le point d’être éliminé.  

  • Le nom du parfum ? demanda-t-elle, attendant mes indications.  

  • Gelée Royale.  

Conjugué à l’ingestion de Nectar, un simple contact prolongé avec ces deux poisons suffit pour donner la Mort à sa victime. L’ouvrière acquiesce, disparaît derrière l’orgue à parfums, pianote sur l’écran divers paramètres nécessaires à la mise en route de l’appareil et laisse s’échapper la funeste mélodie d’une machine à tuer. Une petite fiole de verre apparaît, et glisse lentement, robotiquement, le long d’un rail collectant tour à tour les perles cuivrées des colonnes de parfum. La valse macabre s'achève lorsque la dernière larme de poison emplit ma fiole, désormais prête à accomplir son sombre dessein. JE le glisse dans une poche de mon tailleur et me noie dans la foule.  

*** 

Mon reflet me contemple dans le miroir ; moi, ma bouche sulfureuse et mes yeux doux cachés sous un visage calculateur. Il est trop tard. Impossible de faire machine arrière. Je me saisis de l’arme, enlève la sécurité, pointe le canon vers moi, presse la détente. Une brume m’enveloppe, se pose sur mon corps, m’habille d’une bruine vénéneuse. J’enfile une tunique blanche, me ceinture la taille, fais ressortir mes hanches. Je soupire, porte un verre de Martini à mes lèvres, espérant me détendre. La simple pensée de jouer de mes charmes pour l’approcher, le manipuler, l’assassiner me rebute. Mais c’est la loi de la Ruche ; Il faut nous accoutumer à ce qui nous paraît répugnant, personne n’y échappe. Pas même moi.  

Je pars le rejoindre et le vois arriver, son costume fringuant me donne la nausée, dans quelques minutes il sera à mes pieds. Nous sommes dans une salle de réception intimiste du Bon Marché, isolée, coupée du monde. Il me salue, m’attire contre lui, m’enlace. Je n’oppose aucune résistance. Pensant être mon maître, il devient ma proie. Je lui tends une flûte de champagne. Il s’en saisit, effleure la coupe du bout des lèvres puis la vide lentement, ignorant que j’y ai versé du Nectar. Aussitôt, les phéromones actives dans le Nectar se répandent dans son corps, et il se précipite sur moi, emporté par un désir irrésistible et incontrôlable. 

Il me saisit par la taille, m’attire contre lui. Je sens son souffle chaud sur ma nuque, son torse contre mon dos, ses doigts se poser sur mon cou, dégager mes cheveux… JE ferme mes paupières, le laisse faire. Une nymphe doit apprendre à aimer sur commande. Ses lèvres sont dans mon cou, ses étreintes se font plus pressantes. Je me retourne, le regarde, l’embrasse, le voit s’écrouler, mort. Voilà une règle parmi les faux-bourdons ; captivés par notre abdomen, ils en oublient le dard.  

J’abandonne le corps sans vie du jeune Ambroise Mesny, ses lèvres sont bleues, son regard vitreux et je pique vers une porte dérobée, rejoignant les profondeurs de la Ruche.  

 

FIN

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